Portrait 

Adrien Jenni, apprenti directeur 

«Pur produit de la formation professionnelle», Adrien Jenni, 34 ans, s'apprête à prendre la tête de l’ERACOM. Un profil consensuel 

Il se revendique comme un «pur produit de la formation professionnelle». Et pour cause. Adrien Jenni a débuté avec un CFC de cuisinier. A 34 ans, il est aujourd’hui le plus jeune directeur nommé à la tête de l’Ecole romande d’arts et communication (ERACOM) par le Conseil d’Etat vaudois. Un coup d’œil à son costume gris foncé confirme le profil du jeune cadre dynamique et ambitieux. Sa collection de canards en plastiques multicolores, nichée dans un coin de son bureau lausannois, laisse apparaître un côté plus espiègle. A quelques jours de sa prise de fonctions, le jeune homme livre sa vision du succès, aux antipodes du parcours universitaire traditionnel. Un discours qui effrite à peine l’image lisse et consensuelle qu’il renvoie.

L’enfance se résume à quelques mots, brièvement évoqués, comme si tout ne commençait réellement qu’avec son apprentissage de cuisinier. Avant-dernier d’une fratrie de six enfants, Adrien Jenni grandit dans le petit village de St-Légier, près de Vevey entre une mère médecin et un père qui gère des garages. Petit, il est un «boute-en-train», à la «sensibilité artistique», qui rêve de côtoyer les fourneaux, d’exercer le métier qu’il considère encore aujourd’hui comme «le plus beau du monde». L’aventure démarre en 1998, lorsqu’il décroche une place au Beau-Rivage Palace. Il y apprend le respect de la hiérarchie, l’entregent, la minutie et l’exigence. Son CFC en poche, il vise déjà l’étape supérieure: l’Ecole hôtelière de Lausanne.

Passionné par la formation

Problème: la filière nécessite une maturité, ainsi qu’une importante somme d’argent. L’adolescent s’engage à obtenir la première et «trouve» le chemin vers la seconde au détour d’un examen. «Je sortais de mon dernier oral d’histoire pour obtenir la maturité professionnelle commerciale quand j’ai vu une offre d’emploi accrochée à la porte de la classe. L’école professionnelle de Montreux recherchait un secrétaire comptable.» Adrien postule, sans trop y croire. Il y restera finalement six ans. Une première expérience professionnelle durant laquelle «il touche à tout, du secrétariat, aux finances en passant par les ressources humaines». Très vite, le jeune homme se passionne pour le domaine de la formation et oublie ses rêves de gastronomie.

A 26 ans, Adrien Jenni accède à son premier poste de cadre au Centre d’enseignement professionnel de Morges. Spécialisé dans les métiers du bâtiment, l’établissement abrite quelque 3200 élèves. Parvenu de l’autre côté du miroir, «sans avoir été parachuté», il veut prouver à ses apprentis que l’université n’est pas le seul moyen de réussir dans la vie. Face à des jeunes qui se cherchent, il lui arrive de devoir intervenir en classe pour des questions de discipline: des «chaises lancées» ou des «obscénités griffonnées au mur». Il passe parfois des heures à convaincre un élève de ne pas abandonner sa formation. «Devoir choisir un métier à 15 ans, ce n’est pas toujours facile. On peut vite se décourager.»

C’est que dans la tendance élitiste qui prévaut aujourd’hui, les métiers manuels sont toujours plus délaissés. Dans les méandres des salons d’orientation, il ne compte plus les parents qui lui avouent, un peu désolés, que leur fils a les compétences pour être médecin mais veut être infirmier. «J’ai gravi les échelons un à un, je suis la preuve que la voie de l’apprentissage permet d’accéder à des fonctions dirigeantes.» Face à la traditionnelle filière d’employé de commerce – autrefois la plus prisée – il observe un glissement vers celle d’assistant socio-éducatif. «Les besoins en EMS, notamment, augmentent. La génération Y ne veut plus être assise derrière un écran, elle veut retrouver le contact avec la personne.»

S’il ne rejette pas les technologies et affirme «vivre avec son temps», Adrien Jenni reste persuadé que les moocs (cours en ligne) et autres plateformes numériques ne remplaceront jamais l’enseignement de vive voix. «Au-delà des connaissances, un enseignant peut transmettre une passion, un savoir-faire.» Aurait-il raté sa vocation? «Je n’ai pas leur formation, mais je les comprends. J’ai la fibre pédagogique et nous partageons un but: la réussite des élèves.»

En 2012, Adrien Jenni se rapproche encore un peu plus du corps enseignant en devenant adjoint à la Direction générale de l’enseignement post-obligatoire, qui comprend les filières gymnasiale et professionnelle. Il gère tout, ou presque, de l’admission aux examens finaux et en profite pour réveiller ses vieux rêves de cuisinier en organisant le concours du meilleur jeune confiseur de Suisse romande et du Tessin. A propos, que pense-t-il des émissions culinaires de téléréalité comme «Top chef» ou «Le meilleur pâtissier»? «Elles donnent une image enjolivée du métier. Tout à coup, le monde entier se passionne pour la cuisine.» Dans la foulée, il effectue, trois ans durant, deux formations en management et en direction des institutions de formation.

«Regarder vers le futur»

Fin mai, le Conseil d’Etat vaudois le choisit pour diriger l’Ecole romande d’arts et communication. Cet établissement intercantonal d’arts visuels, appliqués et d’industrie, qui propose la palette complète de la formation professionnelle, a récemment connu des temps troublés sous l’ancienne direction, restée en place trois ans. Être nommé directeur après une période difficile, challenge ou cadeau empoisonné? Un brin mal à l’aise, Adrien affirme vouloir «regarder vers le futur» et «remettre tout à plat», dans la continuité de cette année de transition. Ce qui ne l’empêche pas de commencer à rassurer les collaborateurs pour effectuer la transition en douceur. «Par principe, l’être humain n’aime pas le changement», lâche-t-il en triturant sa cravate bariolée couleur saumon.

Polygraphe, créateur de vêtement ou graphiste: l’école propose une gamme variée de formations. Adrien entend accompagner ces métiers dans «l’évolution numérique qui est amenée à prendre de plus en plus d’importance dans le domaine du graphisme par exemple». Il compte par ailleurs développer des partenariats et des échanges entre les différents corps de métiers. «Je souhaite accroître la mobilité des apprentis, explique celui qui apprécie les longues balades en forêt avec sa dalmatienne. En Suisse d’abord, puis pourquoi pas avec la Grande-Bretagne et la Suède, hauts lieux du graphisme et du design en Europe. Après tout, pourquoi les Erasmus devraient se limiter aux universitaires?» Une entrée en fonction au début de l’été, un faux départ? «Au contraire, il y a toute la rentrée scolaire à préparer pour accueillir les quelque 800 élèves que compte l’ERACOM.»


Profil

1982: naissance à Vevey

2001: obtention de son CFC de cuisinier

2008: cadre au Centre d’enseignement professionnel de Morges

2012: adjoint à la Division de l’enseignement de la Direction générale de l’enseignement post-obligatoire

2016: nomination à la tête de l’Ecole romande d’arts et communication

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