Justice

Affaire Adeline: la cruelle jouissance de Fabrice A.

Le prévenu, accusé d’avoir assassiné une sociothérapeute de La Pâquerette, sera jugé dès lundi 3 octobre à Genève. Deux jours seront consacrés à l’audition des experts psychiatres qui se sont penchés sur ses démons intérieurs. Retour sur un crime qui a secoué la République

Pour quelqu’un qui adore se mettre en scène, jubile à l’idée d’être le cruel héros d’une histoire atroce et prend plaisir à rejouer l’égorgement de sa victime, Fabrice A. est servi. A l’approche de son procès, qui s’ouvrira le 3 octobre devant le Tribunal criminel de Genève, le bourreau d’Adeline voit son parcours d’enfant tourmenté, son passé de violeur aux menottes et au couteau, ainsi que ses sanglants fantasmes, faire l’objet d’une déferlante médiatique rarement observée. Et ce n’est pas fini.

Durant les débats, deux jours entiers seront consacrés à l’audition des experts psychiatres qui se sont penchés sur les démons intérieurs du prévenu. Histoire de cerner l’étendue de sa perversité, de mesurer ses talents de manipulateur et de se demander – question stérile devenue centrale avec la mesure de l’internement à vie – si ses troubles de la personnalité resteront longtemps ou à jamais fortement ancrés en lui.

Muré dans le silence

Trois ans après ce crime qui a suscité une intense émotion dans l’opinion publique, provoqué l’indignation, ébranlé l’administration, entraîné des excuses officielles et conduit à un durcissement général du domaine de l’exécution des sanctions, Fabrice A., l’homme le plus honni de la région, celui qui a avoué avoir tué la sociothérapeute qui l’aidait sur le chemin de la réinsertion, va comparaître devant ses juges et dévoiler son visage à un public attendu nombreux.

Son interrogatoire, prévu lundi après les questions préjudicielles visant à obtenir l’audition de certains témoins, est un moment important. Et qui peut réserver des surprises. Car, depuis que les experts (Alexandra Rageth et Eric Luke pour le binôme suisse, Pierre Lamothe et le célèbre Daniel Zagury, spécialistes des tueurs en série, pour le duo français) ont rendu leur rapport, le prévenu s’est muré dans le silence.

Avant d’adopter cette posture, Fabrice A., 42 ans, dont quinze désormais passés derrière les barreaux, a beaucoup parlé. Il a admis avoir minutieusement préparé son évasion à l’approche de ses premières sorties accompagnées, autorisées par l’autorité administrative et organisées par le centre de La Pâquerette, où il séjournait depuis août 2012. Des sorties destinées à préparer une possible libération conditionnelle et une fin de peine certaine. Par contre, il a toujours nié avoir prémédité le meurtre d’Adeline, la sociothérapeute qui l’accompagnait lors de la deuxième sortie du 12 septembre 2013, qui avait 34 ans et qui était la maman d’un bébé de quelques mois.

Décharge de plaisir

Face aux enquêteurs, le prévenu avance d’emblée la thèse d’une sorte de geste criminel mécanique qui se serait imposé à lui après avoir attaché sa victime à un arbre, avec son propre foulard, aux abords d’une maison isolée de la forêt de Bellevue. Un acte peu contrôlé et entouré d’un «voile noir». Cette version est largement mise à mal par ce qu’il va confier ensuite aux psychiatres.

Il explique notamment aux experts avoir éprouvé une décharge de plaisir lorsque sa main, armée d’un couteau de chasseur, s’est approchée de la gorge de sa victime. Il leur rejoue la scène plusieurs fois. Il dit aussi avoir beaucoup fantasmé sur une mise à mort, avoir nourri une grande excitation à l’idée de tuer une femme, s’être repassé en boucle la scène d’égorgement du film «Braveheart» dans sa cellule et avoir associé Adeline à ce scénario de domination macabre.

Fait rare dans les annales judiciaires, l’accusation, ici soutenue par le procureur général Olivier Jornot, s’appuie principalement sur les propos tenus aux experts pour retenir un assassinat longuement prémédité, visant à satisfaire cette envie extrême autant qu’à permettre une fuite. «Il a poursuivi son plan odieux et égoïste en tranchant la gorge de sa victime au moyen de son couteau, puis l’a regardée agoniser, perdre connaissance et enfin se vider de son sang durant de longues minutes, satisfaisant ainsi son fantasme d’égorgement entretenu durant ses derniers mois de détention.»

Double visage

La préparation machiavélique de cette sortie sera donc au cœur du procès, de même que la manière avec laquelle Fabrice A. a réussi à berner son psychiatre, les gardiens ainsi qu’une équipe de sociothérapie rompue au suivi des pires des criminels. Sans être forcément dépeint comme un Mozart de la manipulation, – le livre «La psychologie pour les Nuls» sera retrouvé dans sa cellule –, ce détenu a réussi à inspirer la confiance et à ne pas éveiller les soupçons. Les experts français diront qu’il entre dans la catégorie de ceux qui sont capables de rassurer leurs interlocuteurs sans déployer trop d’efforts. Son fonctionnement psychique fait de lui un sujet à la fois adapté et à la fois capable d’actes terribles qu’aucun indice clinique ne permet de déceler.

Pour comprendre l’enchaînement des événements, il faut remonter le parcours pénal et carcéral de l’intéressé. Condamné à deux peines totalisant 20 ans de prison pour des viols aggravés, commis à deux ans d’intervalle dans le même bois de la commune de Ferney-Voltaire, Fabrice A., binational franco-suisse, passe 7 ans dans des prisons de l’Hexagone avant d’obtenir son transfert, le 1er octobre 2008, pour purger le solde sur sol helvétique.

Après un séjour à Bochuz, où les intervenants évoquent le comportement d’un détenu un rien harcelant, manifestant un grand besoin de reconnaissance mais toujours poli et d’humeur joviale avec le personnel, il est admis, sur une base volontaire et après plusieurs entretiens, à La Pâquerette. Il arrive dans ce centre de sociothérapie le 29 août 2012 et est accueilli par Adeline. Cette dernière, formée en psychologie et en criminologie, y travaille depuis 2007.

Désir de vengeance

Après huit mois d’observation dans cette unité, qui fonctionne sur le modèle de la communauté thérapeutique et qui accueille des condamnés souffrant de graves désordres de la personnalité dont les autres pénitenciers ne savent trop que faire, Fabrice A. peut espérer un programme de sorties accompagnées et participe activement à sa mise en place.

Son but inavoué n’est pas de se réinsérer mais de profiter de cet allégement pour s’enfuir en Pologne où il a retrouvé la trace d’une ancienne compagne qui l’avait abandonné plus de dix ans auparavant avant de se faire passer pour morte. Dans un fichier informatique, découvert après le drame, Fabrice A. parle de transpercer les yeux de la jeune femme et de l’enterrer vivante. De simples fantasmes, expliquera-t-il encore lors de l’enquête.

Pour ses sorties, le détenu, qui a travaillé comme palefrenier et se dit passionné de chevaux, opte pour des séances d’équithérapie. Il choisit, à dessein, un manège isolé dans un bois. Cette activité reçoit l’aval du psychiatre, qui le suit comme thérapeute et non comme expert, et qui voit là une manière de l’aider à canaliser son énergie tout en permettant un complément d’observation.

Entendu dans le cadre du rapport Chappuis, l’enquête administrative consacrée au fonctionnement de La Pâquerette, le thérapeute concerné précisera: «Vous me demandez si j’ai eu le sentiment d’avoir été manipulé. Après coup, nous sommes toujours plus intelligents. J’ai quand même l’impression, même la certitude, d’avoir posé les bonnes questions par rapport à son état et je n’ai rien trouvé d’alarmant.»

Changement de programme

Personne au sein de La Pâquerette ne s’inquiète davantage lorsque Fabrice A. veut acheter un cure-pied, perçu surtout comme un outil pour cette activité de cavalier et validé par l’équipe lors d’un colloque. Lorsqu’il consulte à quatre reprises, dont deux en compagnie d’Adeline, le site de la maison Victorinox où s’affichent des images de couteaux, un membre de l’équipe fait remarquer que visionner ce type de photos est interdit.

Le modèle Equestrian, initialement convoité, n’est pas un simple crochet et dispose déjà de deux lames d’environ 10 centimètres. Fabrice A. va encore lui préférer le modèle Hunter qui sera réservé, à l’insu de tous, par téléphone. Muni d’une lame dentelée et courbée, très coupante, ce couteau est destiné à dépecer le gibier. Lors de la perquisition qui suivra le drame, un autre objet de ce type sera retrouvé dans la doublure d’une veste restée dans sa cellule. Il dira l’avoir subtilisé alors qu’il jardinait dans la serre aménagée par l’unité à l’intérieur de l’enceinte de Champ-Dollon. Il ne pouvait franchir le portail de la prison avec cette arme en raison des contrôles.

Le jour de la sanglante sortie, Fabrice A. est donc parvenu à endormir la méfiance de tous. Lors de sa première prise de contact avec le monde extérieur, effectuée avec une autre sociothérapeute, il a donné le change tout en repérant une maison abandonnée non loin du manège et acheté une carte de l’Europe pour, dit-il, en faire un poster. Hormis une agitation et une impatience, considérées comme normales dans un tel contexte, son attitude n’intrigue guère.

En route vers le manège, il réussit à convaincre Adeline – pourtant très expérimentée – de modifier sensiblement le programme de la matinée et de passer d’abord à la coutellerie du centre-ville, sachant que cela les mettra en plus en retard pour la séance d’équithérapie. A l’intérieur du magasin, l’ambiance est toujours décontractée. Le vendeur dira même avoir pensé qu’il s’agissait d’un couple.

La mise à mort

La suite, telle que décrite par l’acte d’accusation, est dramatique. Fabrice A., sous la menace du couteau, force Adeline à se garer loin du manège, à sortir du véhicule et à le suivre à travers bois sans alerter les promeneurs qui passent à proximité. Il attache ensuite sa proie à un arbre, la contraint à subir un baiser, prend son temps en lui faisant peur et finit par lui trancher la gorge. Elle décède d’une hémorragie massive sous les yeux de son bourreau.

Les experts suisses y voient une empreinte sadique et une volonté de faire souffrir, les psychiatres français privilégient la recherche du plaisir. Fabrice A. fouille encore le sac de sa victime, s’empare des téléphones portables, de l’argent et prend la fuite au volant de la Citröen Berlingo appartenant aux Hôpitaux universitaires de Genève, dont dépend La Pâquerette. Direction la Pologne où il sera arrêté trois jours plus tard.

Jugé pour assassinat, séquestration, contrainte sexuelle (le baiser) et vol, le prévenu va-t-il s’exprimer lors de son procès? Livrer une nouvelle version? Ses très jeunes défenseurs, Yann Arnold et Leonardo Castro, restent totalement hermétiques, voire tétanisés. Leur vision du dossier est à découvrir.

Pour l’avocat de la famille d’Adeline, Simon Ntah, «les expertises démontrent que le prévenu a menti sur ses intentions tout au long de l’enquête avant de faire valoir son droit au silence». Me Ntah espère encore obtenir des réponses lors de l’audience mais reste lucide: «On ne saura jamais toute la vérité.» C’est sans doute la seule certitude dans cette affaire.

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