justice

Affaire Bouvier: des pièces qui embarrassent

Le patron de Natural Le Coultre est accusé d’escroquerie par Dmitri Rybolovlev. Plusieurs pièces du dossier éclairent leur relation d’affaires

Affaire Bouvier: des pièces qui embarrassent

Justice Le patron de Natural Le Coultre est accusé d’escroquerie par Dmitri Rybolovlev

Plusieurs pièces du dossier éclairent leur relation d’affaires

Intermédiaire trop gourmand ou marchand d’art très habile? Inculpé par la justice monégasque le 28 février dernier, le Genevois Yves Bouvier est accusé d’escroquerie par le Russe Dmitri Rybolovlev et les sociétés qui détiennent sa collection de tableaux de maître. Les plaignants lui reprochent de leur avoir surfacturé des œuvres pour un préjudice de plusieurs centaines de millions de francs.

Dans cette procédure hors norme – Yves Bouvier a vendu une quarantaine d’œuvres au clan russe, pour une valeur totale de quelque 2 milliards de francs –, la nature du lien d’affaires qui unissait les parties est la question centrale. Selon les plaignants, Yves Bouvier agissait comme courtier, sur la base d’un contrat oral. Son rôle était de leur dénicher les meilleures affaires, moyennant une commission de 2%. «Mais il a monté toute une comédie pour faire croire qu’en tant que mandataire, il agissait dans le meilleur intérêt de mes clientes alors qu’il fixait en réalité le prix de ses propres tableaux», résume l’avocate des sociétés plaignantes, Tetiana Bersheda.

Yves Bouvier rétorque qu’il n’était pas courtier mais marchand d’art, libre de vendre les œuvres au prix qu’il souhaitait et de faire des plus-values. Quant aux prétendues commissions, il ne s’agissait que de «frais administratifs», expliquait-il récemment (LT du 06.03.2015).

Obtenues par Le Temps, plusieurs pièces du dossier éclairent quelque peu cette partie de poker judiciaire. Et confirment que les plaignants ont une main forte. Premier élément: un échange de mails entre Yves Bouvier et Mikhail Sazonov, l’homme d’affaires de Dmitri Rybolovlev, au sujet de l’achat d’un chef-d’œuvre de Picasso de 1899, La Sœur de l’artiste, une huile sur toile de 151 centimètres par un mètre.

Le 1er avril 2008, Yves Bouvier écrit: «Bonjour Mike […], suite à l’entrevue avec Dimitri à Paris, je commence la négociation. Le budget sera d’environ 40 millions. J’espère arriver à un peu moins mais si j’arrive à 40, c’est déjà une affaire exceptionnelle […]. Merci de me dire quelles sont vos capacités de trésorerie à court terme.» Mikhail Sazonov lui répond qu’il devrait être possible de débloquer l’argent à la fin du mois.

Le 3 avril, Yves Bouvier poursuit: «Bonsoir Mike […], j’ai négocié dur. Actuellement, après une longue et difficile négociation, je suis à 42. Le vendeur est très âgé et a des soucis de cœur. Je pense que je peux baisser le prix […] en proposant un paiement très rapide. […] Si le délai de paiement est court, je peux tenter de négocier 10% de moins, soit 37,8 […]. Si j’arrive à ce prix ce sera déjà exceptionnel, je ne pense vraiment pas pouvoir faire mieux.» Mikhail Sazonov lui répond que l’argent ne sera pas disponible «avant le 24 avril, voire la fin du mois». Puis, ayant visiblement obtenu l’accord de Dmitri Rybolovlev, s’enquiert le 7 avril de l’avancée des tractations: «Cher Yves, alors, ça a marché?» Réponse d’Yves Bouvier: «Oui, j’ai réussi à le faire craquer à 37,5 avec un paiement pour fin avril.»

Le 24 avril, le clan russe achète le tableau, pour 37,5 millions d’euros, versés sur le compte de la société d’Yves Bouvier, MEI Invest. Le même jour, le Genevois adresse un dernier mail à Mikhail Sazonov. Son en-tête ne fait pas de mystère: «Commissions». «Hello Mike, pour faire suite à notre entretien de ce jour, merci de virer la somme de 775 000 euros», écrit Yves Bouvier, qui joint les coordonnées de son compte personnel chez Dresdner Private Banking, à Genève. La somme correspond à 2% du prix de vente.

De grosses plus-values étant apparues sur les ventes d’autres tableaux, les plaignants suspectent Yves Bouvier de s’être, ici encore, «copieusement servi» sur le prix de vente. «Les experts que nous avons consultés donnent des chiffres convergents, assure l’avocate. Sur certaines œuvres, les plaignantes ont payé 25% de plus que la valeur des tableaux, sur d’autres elles ont payé quatre fois leur prix. Le dommage total, que nous estimons à près d’un milliard, étant cette différence entre le prix encaissé par Yves Bouvier des sociétés plaignantes et celui payé au vendeur réel de l’œuvre.»

Quelle plus-value Yves Bouvier a-t-il réalisée sur ce Picasso, en plus des 2% de commission? Lui seul le sait. «Ce sont les informations qui doivent ressortir des documents qu’Yves Bouvier s’est engagé à produire devant le juge monégasque, ce qu’il n’a toujours pas fait, commente Tetiana Bersheda. Mais les éléments au dossier sont déjà suffisamment parlants et les mails sont clairs: Yves Bouvier parle lui-même de «commissions». Il était donc mandataire, et non pas marchand.» Un argument balayé par l’avocat du Genevois, David Bitton: «Commissions, frais administratifs: le vocabulaire importe peu. Notre position est claire: le paiement de ces frais n’excluait pas un bénéfice sur le prix de vente des tableaux.»

Autre pièce troublante, un extrait du procès-verbal de l’audition d’Yves Bouvier, confronté à Dmitri Rybolovlev pendant sa garde à vue à Monaco. La discussion porte sur la vente d’un Rothko, N° 6 (Violet, Green and Red). Yves Bouvier l’avait payé 80 millions d’euros à un membre de la famille Moueix et visait une plus-value de 60 millions d’euros. Quand il s’est fait arrêter, le 25 février, le clan russe avait déjà payé une partie de la somme et le Genevois venait à Monaco pour discuter du paiement du solde. A lire cet extrait du procès-verbal, ce jour-là, Yves Bouvier n’est pas venu les mains vides.

«Il a été découvert en votre possession un document à en-tête de LHA avocats au barreau de Genève, en date du 24 février 2015, relatif à la vente du Rothko», lui expose le juge. Dans ce document, résume le magistrat, la société Blancafor menace MEI Invest de poursuites judiciaires. «Vous avez déclaré être le propriétaire de Blancafor, poursuit le juge. […] Pour quelles raisons utilisez-vous les services d’un avocat pour, en quelque sorte, écrire entre sociétés vous appartenant, qui plus est pour vous «auto-menacer» de poursuites judiciaires?» Réponse d’Yves Bouvier: «C’était un moyen de mettre la pression sur la société qui me devait de l’argent, à savoir Accent [l’une des sociétés détentrices de la collection de Dmitri Rybolovlev], afin d’obtenir mon paiement. […] Je venais à Monaco à la demande de M. Rybolovlev pour discuter de cela lorsque je suis tombé dans un guet-apens. […] Ces documents étaient dans une pochette bleue séparée de mon classeur, et suivant la tournure de la discussion, il n’est pas certain que je m’en serais servi.»

La méthode paraît surprenante. Pourquoi Yves Bouvier a-t-il fait établir ce document et songé à s’en servir? «Nous entendons réserver nos commentaires au juge d’instruction monégasque, à qui Yves Bouvier a promis l’exclusivité de ses réponses s’agissant des pièces de la procédure», répond David Bitton.

«Le vendeur est très âgé et a des soucis de cœur, je pense que je peux baisser le prix»

Publicité