Affaire Bouvier: la toile de trop?

Justice Le roi des Ports francs est accusé d’escroquerie par Dmitri Rybolovlev

La vente d’un Rothko a précipité l’affaire en février

230 centimètres de haut, par 137 centimètres de large. Signé Mark Rothko en 1951, N° 6 (Violet Green and Red) est un grand tableau. Absent des rétrospectives du peintre américain depuis le début des années 1970, il se retrouve au cœur du scandale qui oppose le patron de Natural Le Coultre, Yves Bouvier, à l’oligarque Dmitri Rybolovlev. En vendant ce chef-d’œuvre au Russe en 2014, le Genevois visait une plus-value brute de 60 millions de dollars. Mais l’opération ne s’est pas déroulée comme prévu et a précipité l’affaire. Le Temps a reconstitué l’itinéraire du tableau et de sa vente litigieuse. Qui jette une lumière crue sur l’univers opaque du marché de l’art.

Ce tableau de Rothko fait partie de la quarantaine de toiles de maître qu’Yves Bouvier a vendue à Dmitri Rybolovlev depuis une dizaine d’années, pour une valeur avoisinant les 2 milliards de francs. Un commerce resté confidentiel jusqu’à ce que le Russe et la galaxie de ses sociétés portent plainte pour escroquerie contre le Genevois, le 9 janvier dernier. Motif: Yves Bouvier aurait surfacturé son client pour un préjudice supposé de plusieurs centaines de millions. Mis en examen le 28 février à Monaco après 72 heures de garde à vue, le roi des Ports francs a été laissé libre de ses mouvements, moyennant 10 millions d’euros de caution, et prépare sa défense.

Dans sa dénonciation pénale (LT du 06.03.2015), le clan russe motive ses accusations en détaillant deux transactions hors norme: la vente du Salvator Mundi de Vinci, payé 127,5 millions de dollars, et celle du Nu couché au coussin bleu de Modigliani, acquis pour 118 millions de dollars. Deux opérations sur lesquelles Yves Bouvier a réalisé de très belles marges. Indues, affirment les plaignants. Mais c’est la vente du ­Rothko qui a accéléré les événements le 25 février.

Ce matin-là, affirmait-il dans une interview au Temps, Yves Bouvier s’est rendu au domicile monégasque de Dmitri Rybolovlev pour «lui proposer des solutions». Son problème: «l’acheteur n’arrivait pas à payer le solde» de ce qu’il devait sur la vente du Rothko, «plusieurs dizaines de millions». En lieu et place d’un rendez-vous d’affaires, le Genevois s’est retrouvé au poste.

Il apparaît aujourd’hui que le solde évoqué par Yves Bouvier représenterait essentiellement la marge brute qu’il comptait réaliser sur la vente du tableau. Selon nos sources, Yves Bouvier a acheté le N° 6 (Violet Green and Red) pour 80 millions de dollars en 2014, par l’intermédiaire de J.-M. P., son associé dans le Freeport de Luxembourg et propriétaire de la Galerie Nelombos, à Genève. Une galerie perquisitionnée par le parquet genevois le 11 mars dernier, tout comme les locaux de Natural Le Coultre, sur commission rogatoire monégasque.

Actif sur le marché de l’art depuis plusieurs années, J.-M. P. a, selon plusieurs sources, proposé le tableau à Yves Bouvier pour le compte d’un membre de la famille Moueix, dynastie du vignoble bordelais, propriétaire, entre autres, du prestigieux domaine Petrus. Grand collectionneur d’art, le patriarche, Jean-Pierre Moueix, décédé en 2003, l’aurait acquis en 1972, au même titre qu’un autre ­Rothko, Untitled (Black, Red over Black on Red). Le catalogue raisonné du peintre indique que les deux tableaux appartenaient jusqu’en 1970 aux héritiers de Rothko, puis jusqu’en 1972 à Marlborough AG Lichten­stein, maison mère de la célèbre Galerie Marlborough.

Yves Bouvier a proposé le N° 6 à Dmitri Rybolovlev à l’été 2014. Après avoir consulté T.R., une amie commune, le Russe aurait accepté de conclure l’affaire, pour quelque 140 millions de dollars, à l’automne 2014. Suissesse d’origine bulgare et résidente monégasque, T.R. a également été mise en examen par la justice du Rocher. Elle est soupçonnée d’avoir œuvré dans l’intérêt d’Yves Bouvier en accréditant son sérieux, contre rétribution. Le Genevois lui a effectivement versé des commissions sur les ventes des tableaux.

Dmitri Rybolovlev – ou les deux sociétés plaignantes, qui détiennent ses tableaux – se serait déjà acquitté de 80 millions de dollars pour le Rothko. Une somme versée par Yves Bouvier au premier vendeur, un des petits-enfants de Jean-Pierre Moueix. Actuellement en possession du tableau, le roi des ports francs réclame au clan russe le tiers manquant.

Le fameux Rothko est aujourd’hui au Freeport de Singapour, ouvert par Yves Bouvier en 2010. La Haute Cour de la cité-Etat, qui a prononcé le gel mondial des avoirs du Genevois le 12 mars sur intervention des plaignants, a ordonné sa restitution.

L’injonction du tribunal civil interdit à Yves Bouvier d’aliéner ses biens jusqu’à concurrence de 500 millions de dollars. Soit 25% des 2 milliards de dollars de tableaux que le patron de Natural Le Coultre a vendus à la galaxie Rybolovlev, par l’entremise de sa société MEI Invest Limited. Faut-il en déduire que cette somme est la marge brute dégagée par Yves Bouvier et sa société en dix ans? «A 50 ou 100 millions près, ce n’est pas complètement farfelu», répond un proche du Genevois.

Yves Bouvier assume avoir fait de grosses plus-values en vendant des tableaux au clan russe. Affirmant qu’en tant que marchand, il était libre de le faire. A l’exact inverse, les plaignants prétendent qu’il agissait comme courtier, ayant droit à ce titre, et sur la base d’un contrat oral, à une rétribution forfaitaire de 2% sur le prix des ventes. Pas plus. «Une foule de documents, des courriels en particulier, démontrent clairement son rôle de mandataire», promet l’avocate des plaignantes, Tetiana Bersheda. Elle précise que «l’escroquerie, ce n’est pas le prix des tableaux, c’est la tromperie et la comédie jouée par M. Bouvier. Il faisait croire qu’en tant que mandataire, il agissait dans le meilleur intérêt des sociétés plaignantes alors qu’il fixait en réalité le prix de ses propres tableaux.»

Avocat genevois d’Yves Bouvier, David Bitton ne conteste pas qu’un accord portant sur 2% du prix de vente avait été conclu. Mais selon lui, il s’agissait des «frais forfaitaires administratifs et non pas de commissions». Des frais annexes au prix de vente, destinés à couvrir «le transport des œuvres, les frais d’assurance, d’entreposage, de restauration, de duplique de certaines œuvres pour les expositions, etc.». La justice devra trancher.

«L’escroquerie, ce n’est pas le prix des tableaux, c’est la tromperie et la comédie jouée»