Une véritable course contre la montre judiciaire: c'est l'exercice difficile dans lequel sont lancés les enquêteurs suisses qui tentent d'éclaircir les affaires troubles du groupe pétrolier français Elf au début des années 90. En 1992 et 1993, à l'occasion de la reprise par Elf, alors entreprise publique, de la raffinerie est-allemande de Leuna pour environ 4 milliards de francs suisses, plus de 60 millions de francs ont quitté les caisses d'Elf pour un mystérieux réseau d'intermédiaires et de sociétés écrans basées en Suisse, au Liechtenstein, au Luxembourg et à Monaco. En Suisse, des intermédiaires financiers impliqués dans cette opaque transaction ont été inculpés. Mais le temps joue contre la justice, car le délai de prescription dans les affaires de blanchiment est de sept ans et demi. Il sera bientôt atteint et l'enquête n'avance pas assez vite: la faute, notamment, à la mauvaise volonté des autorités du Liechtenstein, qui n'ont toujours pas transmis la moindre information aux enquêteurs suisses.

Le rôle joué par la Principauté dans cette affaire est pourtant crucial. C'est là que deux hommes d'affaires liés aux services de renseignement de leurs pays respectifs, le Français Pierre Lethier et l'Allemand Dieter Holzer, désormais visé par un mandat d'arrêt international, ont perçu les dizaines de millions de francs versés par Elf après la conclusion du contrat d'acquisition de la raffinerie de Leuna. D'autres sommes – se montant à environ 14 millions de francs suisses – sont parvenues par des canaux similaires à d'anciens hauts responsables du groupe pétrolier.

Holzer et Lethier, les deux anciens espions, affirment avoir été rémunérés pour leurs bons et loyaux services de «consultance» et d'«intelligence économique». Mais les enquêteurs, saisis de plaintes du groupe Elf en Suisse et en France, estiment que ces sommes auraient pu servir à rémunérer des hommes politiques des deux côtés du Rhin. Pour retracer le cheminement des fonds, et notamment déterminer leurs bénéficiaires finaux, ils ont demandé il y a près de deux ans des documents au Liechtenstein. En vain, jusqu'ici. Cette réticence est d'autant plus remarquable que le Luxembourg et Monaco ont fait parvenir en Suisse les renseignements demandés.

La correspondance de la justice genevoise parvenue à l'Office fédéral de police montre bien le degré d'exaspération que provoque cette lenteur chez les magistrats suisses: l'«absence de collaboration» du Liechtenstein est «de nature à porter gravement préjudice» aux investigations concernant Elf, écrivait récemment le juge d'instruction Paul Perraudin, en charge du dossier. Le «principe de célérité» stipulé par la convention européenne en matière d'entraide judiciaire n'aurait pas été respecté. Enfin, le magistrat estime qu'il n'est «pas acceptable» que les autorités du Liechtenstein demandent sans cesse de nouvelles précisions à leurs homologues suisses au lieu de fournir les informations demandées.

Lourdeurs

Le gouvernement du Liechtenstein a pourtant accordé l'entraide. Mais l'incroyable lourdeur du système de recours en vigueur dans la Principauté empêche toujours la transmission d'informations. Le principal agent fiduciaire impliqué, Werner Strub, qui gérait notamment les sociétés écrans de Pierre Lethier, a multiplié les appels pour retarder la procédure. Il affirme n'avoir «rien à cacher» et n'avoir «pas le moindre doute sur la respectabilité de Pierre Lethier». Il ne fait recours, explique-t-il, qu'en raison des «conseils de son avocat» mais se tient toujours «prêt à revenir à Genève pour être entendu». Les enquêteurs suisses ne cachent pas leur intérêt à interroger encore cet important agent fiduciaire, convoqué une première fois au début des investigations, et laissent entendre que Werner Strub aurait fait la sourde oreille à leurs nouvelles demandes d'entretien.

Les intermédiaires financiers suisses qui ont participé à la «diversion» des sommes versées par Elf au système de sociétés écrans pourraient donc être bientôt tirés d'affaire. Voilà qui n'étonnera pas Axel Wend, associé de Pierre Lethier au sein de l'énigmatique Compagnie de conseils et d'études industrielles, et qui fut entendu dans cette affaire à titre de témoin. En 1998, il prédisait au magazine allemand Spiegel que l'enquête sur les opérations allemandes d'Elf ne donnerait guère de résultats: «Il y a beaucoup de gens importants qui n'ont pas intérêt à ce que ces faits soient éclaircis.»