La famille Gaon se trouve une fois encore sous les feux de l'actualité judiciaire. Non pas Nessim, plus connu pour ses démêlés avec l'expert du Parquet ou ses spectaculaires tentatives de récupérer une créance russe, mais son frère Léon, et le fils de ce dernier, David. La déconfiture de la société Granadex, spécialisée dans le négoce d'huiles et de graines oléagineuses, a fait nombre de mécontents dont la Banque Cantonale de Genève, qui a déposé plainte pénale. Trois ans après l'ouverture de cette procédure, une première inculpation doit être prononcée vendredi contre David Gaon pour faux dans les titres ou participation à faux. Parallèlement et dans un élan de solidarité intercontinentale, l'Association des clients des banques (ASDEB) a dénoncé à la justice helvétique les affaires menées par ce groupe en Argentine.

La démarche est pour le moins originale. L'ASDEB, qui a déjà soutenu les petits actionnaires dans leur action contre la BCGE, a pris la plume le 18 septembre dernier pour dénoncer les méthodes employées par Léon et David Gaon afin d'obtenir de la «Banco Social del Cordoba» quelque 15 millions de dollars de crédits. L'association, tout comme le pouvoir judiciaire argentin, pense que ces crédits ont été obtenus de manière frauduleuse et contre la promesse jamais tenue d'investir dans cette province et notamment dans la production d'arachides: «Une fois les usines rachetées pour une bouchée de pain, les façades étaient repeintes et les cuves censées contenir de l'huile étaient en réalité remplies d'eau à 70%, le tout pour faire croire à une remise en activité.» Victime du chaos économique et politique, la banque en question a accumulé des pertes gigantesques et les responsables ont été traînés devant les tribunaux.

En juillet 1997, le juge Barrios a lancé un mandat d'arrêt international contre ces débiteurs en invoquant une escroquerie alors qu'un de leur cousin, Pablo Gaon, était arrêté et condamné à 4 ans de prison dans ce que la presse a appelé la série des «Superproceso». Cette demande, relayée par Interpol, a rattrapé David Gaon lors d'un voyage au Pays-Bas, mais la requête d'extradition déposée par l'Argentine n'a pas abouti. L'intéressé est donc rapidement revenu à Genève d'où il ne peut être extradé contre sa volonté. Le Code pénal prévoit toutefois la possibilité de poursuivre ici tout Suisse qui aura commis un crime à l'étranger et c'est fort de cette disposition que le conseil de l'ASDEB, Me François Membrez, a déployé son énergie. D'abord en direction du Ministère public de la Confédération, qui a poliment renoncé à s'engager dans cette enquête, au nom de la surcharge et du principe de subsidiarité de sa compétence en matière de criminalité économique, et renvoyé l'ensemble des pièces au Parquet genevois.

Le 7 novembre dernier, la procureure Mireille George a décidé de classer cette affaire. «J'estime qu'il n'est pas opportun de poursuivre ici des faits anciens, commis sur un autre territoire et au détriment d'intérêts nationaux étrangers alors que le pays concerné ne nous a jamais adressé de requête pour instruire ces actes», explique la magistrate. «L'Argentine n'a rien demandé car ce pays ne recherchait pas des moyens de preuves, ni la confiscation de fonds dont on a perdu la trace. Les autorités estiment avoir suffisamment d'éléments pour juger Léon et David Gaon et l'ASDEB va désormais tenter de les convaincre de déléguer la poursuite à la Suisse», rétorque Me Membrez. Tout en précisant qu'un recours sera également déposé devant la Chambre d'accusation contre la décision de la procureure. «Une décision choquante, ajoute l'avocat, au regard de la solidarité et de la responsabilité élémentaires qui doivent prévaloir face à un pays défavorisé.»

Moins prolixe, Me Patrice Le Houelleur, l'avocat des marchands de graines, précise que ces derniers «ne souhaitent en l'état pas s'exprimer sur cette affaire». Il est vrai que le volet argentin ne représente qu'une petite pierre à l'édifice des ennuis du groupe. Il y a eu la débâcle de «The Fountainhead Group SA», la Holding luxembourgeoise de Léon Gaon, suivie d'une plainte d'une banque autrichienne et d'une dénonciation de petits actionnaires, encore eux, dirigée contre les organes de la Caisse d'épargne genevoise qui avait octroyé au groupe de gros crédits. Enfin, à fin septembre 2002, c'est Granadex qui tombait en faillite après cinq longues années de procédure devant le tribunal commercial. Le trou est estimé à près d'un demi-milliard de francs et les actifs quasi nuls. Parmi les nombreux créanciers, la BCGE et la Fondation de valorisation réclament quelque 140 millions. Une plainte a d'ailleurs été déposée par la banque en novembre 1999 contre les dirigeants de Granadex pour avoir falsifié la comptabilité et retardé ainsi le dépôt de bilan. Autant d'aspects désormais réunis en une seule et même procédure instruite par le juge d'instruction Daniel Devaud.