Au centre de la tourmente, un prêtre, l’évêque de Coire, Mgr Vitus Huonder, réputé pour ses positions conservatrices. Lors d’un vaste rassemblement de l’organisation catholique conservatrice allemande Forum Deutscher Katholiken, à Fulda, il a rappelé, dans une intervention très charpentée, ce que le Lévitique déclare des relations homosexuelles: au chapitre XVIII, 22, le texte lance: «Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme; ce serait une abomination»; au chapitre XX, 13: «Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils font tous les deux est une abomination: ils seront mis à mort, leur sang retombera sur eux.»

L’évêque de Coire compte-t-il réintroduire la peine de mort pour les homosexuels, comme l’Europe chrétienne la pratiqua des siècles durant avec la bénédiction de l’Eglise, de l’Inquisition et des Etats d’alors? Ce serait faire injure à l’intelligence de Vitus Huonder que de le penser.

Pour tenter de saisir ce que l’homme d’Eglise avait en tête ce 31 juillet 2015 lorsqu’il prit la parole à Fulda, il faut mettre les choses en perspective. Et remonter à octobre 2014, lorsque s’est ouverte à Rome la première session du synode sur la famille. L’Eglise catholique entrait alors dans une vaste réflexion sur la famille et la sexualité dont ce synode était l’épicentre.

Des discussions, il s’avéra rapidement que cardinaux, évêques et autres théologiens n’étaient pas unanimes. Et qu’une aile conservatrice comptait bien user de son influence. Ce qu’elle commença de faire avant même l’ouverture du synode. Parmi ces conservateurs, le cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et membre du conseil du Forum Deutscher Katholiken, l’organisation précisément qui invitait Mgr Huonder à Fulda.

En octobre 2015 doit avoir lieu la seconde mi-temps du synode. Dans l’entre-temps, c’est champ libre pour les «lobbyistes» de tous les camps. Or, en mai de cette année, les épiscopats suisse, français et allemand ont organisé à huis clos, à Rome, un colloque sur le sujet, puis décidé d’en rendre publiques les propositions.

Le document de synthèse de ces journées, une soixantaine de pages, constitue un plaidoyer vibrant pour une Eglise catholique qui, tout en gardant le cœur de ses convictions, tente de se rapprocher des préoccupations de l’homme et de la femme contemporains. Parmi les textes les plus engagés dans un renouveau de la pastorale, celui du professeur de théologie de l’Université de Fribourg, l’abbé François-Xavier Amherdt, qui plaide dans le domaine, par exemple, des relations sexuelles hors mariage, pour une pastorale subtile. Sa thèse est «qu’il faut opérer un discernement selon les situations, qu’il vaut la peine de valoriser les semences de l’Esprit déjà à l’œuvre dans certaines relations et que, selon la pédagogie graduelle de Dieu, il faut faire retentir une parole d’appel plutôt que de condamnation, selon une pastorale d’accompagnement».

Le document comporte aussi une mise en garde contre les pièges de l’interprétation biblique trop littérale: «les textes bibliques requièrent une interprétation du fait du cadre historique dans lequel la parole humaine a, alors, restitué la parole divine. […] Ce qui importe là, ce n’est pas de considérer les assertions bibliques isolément, mais dans leur époque, dans leur contexte textuel respectif et dans le contexte d’ensemble du message biblique, afin de pouvoir en extraire les aspects théologiques d’actualité.»

Le document appelle à intégrer les sciences humaines comme la médecine, la psychologie du développement mais aussi la sociologie du monde actuel dans la poursuite de l’évolution de la doctrine ecclésiastique.

Il plaide pour ce qu’il appelle la gradualité: «L’Eglise a affaire à des personnes sur le chemin. […] Cela entraîne une imprécision, nécessaire dans une certaine mesure, de l’ajustage entre la doctrine et la vie. […] D’un autre côté vaut ce principe: qui aime vit une expérience transcendantale. Il se trouve donc aussi dans les relations d’amour qui ne se conforment apparemment pas aux normes de l’Eglise des aspects qu’il faut considérer comme d’authentiques témoignages de l’amour de Dieu et de l’action de l’Esprit […].»

C’était en mai. Parcourons maintenant à grands traits les 22 pages de Vitus Huonder: c’est une réplique en règle, un pilonnage continu de toutes les propositions et réflexions de ses collègues suisses, français et allemands consignées dans le document cité.

Convoquer les sciences humaines pour mieux rapprocher l’Eglise du monde actuel? Vitus Huonder glisse à Fulda: «Il me semble que dans la situation actuelle la parole authentique, la parole de la révélation n’est pas suffisamment prise en considération.» Puis il tape sur le clou: «Car la parole de Dieu doit nous imprégner. Elle nous aidera à maîtriser les crises et à régler les problèmes. Pour ce faire, il est nécessaire de la connaître et d’avoir la volonté de l’accepter et de modeler notre vie en conséquence.»

Envisager que la sexualité soit une expression de l’amour même hors du mariage, comme le suggère François-Xavier Amherdt? Vitus Huonder sort le Code du droit canonique de 1917, où il n’y a pas de salut hors du mariage, dont le sens est d’élever et d’éduquer sa descendance, de se prêter secours mutuel entre époux et épouse et d’y trouver un remède à sa concupiscence, en latin dans le texte: «Remedium concupiscentiae». Et pourquoi le Code de 1917 plutôt que celui de 1983? C’est que l’évêque le trouve plus réaliste. Quant au plaisir sexuel, il est sans appel: «La sexualité n’est pas un générateur de plaisir.»

Venons-en à l’homosexualité. Dans le document des épiscopats français, suisse et allemand, on peut lire ce texte, certes exploratoire: «Pour les personnes homosexuelles vivant en couple stable et fidèle, une même atténuation de la malice objective des actes sexuels pourrait être posée et la responsabilité morale subjective diminuée voire supprimée. Ceci serait cohérent avec l’affirmation qu’une relation homosexuelle vécue dans la stabilité et la fidélité peut être un chemin de sainteté. Une sainteté à laquelle le Concile appelle tous les chrétiens. De plus, la personne homosexuelle ne peut être réduite à son orientation sexuelle, ni à ses actes. […] Il s’agit d’aider les personnes à vivre ce qui est humainement possible dans un chemin de croissance vers ce qui est souhaitable.» C’est sans doute face à de tels arguments que Mgr Vitus Huonder affiche en majesté dans son argumentaire les deux versets du Lévitique dans toute leur raideur. En prenant soin d’ajouter: «Ces deux versets seuls suffiraient à orienter dans la bonne direction la question de l’homosexualité dans la perspective de la foi.» En allemand: «Die beiden zitierten Stellen würden alleine genügen, um die Frage der Homosexualität aus der Sicht des Glaubens die rechte Wende zu geben.»

C’est à cet instant que Mgr Huon­der, à Fulda, met le feu aux poudres et déclenche la polémique qui n’a cessé d’enfler depuis. Depuis aussi, il est sorti du bois en déclarant, dans un long entretien au Blick: «Le mot Wende était une allusion compréhensible seulement des insiders à la prochaine session du synode […]; il s’agissait pour moi de faire comprendre aux chrétiens combien radicalement l’Ancien Testament parle en certains endroits.»

Si l’on comprend donc bien Mgr Huonder, ses citations étaient plus faites pour marquer ses positions dans un débat interne à l’Eglise que pour parler à la terre entière sur le ton pastoral.

Le bibliste suisse Thomas Römer dans un livre qu’il a cosigné avec Loyse Bonjour en 2005 (Ed. Labor et Fides), L’homosexualité dans le Proche-Orient ancien et la Bible, décrit parfaitement ce mécanisme: «Dans le débat sur l’homosexualité dans le contexte des Eglises, l’argument biblique joue un rôle important voire décisif. Très fréquemment, on cite la Bible pour légitimer sa propre position sur la question de l’homosexualité. Or, ce recours à la Bible est une affaire hautement piégée. […] La Bible est considérée comme une sorte de manuel utilisable directement, sans aucune médiation, pour légitimer des prises de position d’éthique sexuelle. On oublie alors que plus de deux mille ans nous séparent de la mise par écrit des textes.»

La communauté LGBT a donc été, en quelque sorte, la victime collatérale des visées polémiques de Mgr Huonder à l’endroit de l’aile libérale du synode, et en particulier de ses collègues suisses. Comment dit-on, déjà? La pièce que vous voyez sur scène n’est pas celle qui se joue.