La métamorphose du combat LGBT

On n’imaginait pas voir l’évêque de Coire réagir si vite à la polémique qui court sérieusement depuis dimanche soir, en publiant on line un soupçon de regret. Est-ce à dire que l’influence des milieux LGBT est si grande en Suisse, leurs relais sur les réseaux sociaux si efficaces, leur lobby si omniprésent?

«On me parle toujours du lobby hyperpuissant des gays en Suisse», lance le jeune conseiller national valaisan Mathias Reynard, que l’on interpelle à ce sujet. Il a déposé, en 2013, une initiative parlementaire contre l’homophobie qui a été couronnée de succès. Il poursuit: «Un lobby hyperpuissant? Je n’y crois pas du tout. D’une part les parlementaires LGBT ne sont pas si nombreux dans les travées du parlement. Par ailleurs, embrasser des causes LGBT dans certains cantons ne vous apporte pas vraiment de voix, bien au contraire.» Il est Valaisan, il parle en connaissance de cause.

Si, au niveau politique, les parlementaires gays ne sont pas légion, les associations LGBT, elles, mèneraient-elles alors le bal? A constater l’assourdissant silence de la plupart d’entre elles entre vendredi et lundi, sur leur site et sur les réseaux sociaux, à l’exception de Pink Cross et de 360.ch, on est en droit de se poser la question, même si l’on sort d’un long week-end et du creux de l’été.

Yves de Matteis, député des Verts au Grand Conseil genevois, qui fut très actif au sein de Pink Cross: «On doit constater que certaines organisations LGBT ont connu – ce n’est pas une critique, mais une constatation –, une baisse de régime depuis 2007. Cette année-là, la victoire du pacs a couronné de succès leur activisme. Ensuite, beaucoup de gays et de lesbiennes se sont dit qu’il n’y avait plus d’urgence. Et donc en est résulté un certain désinvestissement.»

Une impression que partage aussi Barbara Lanthemann, secrétaire générale de l’Organisation suisse des lesbiennes et candidate valaisanne PS aux fédérales 2015: «Les Suisses sont parfois un peu des enfants gâtés. Quand ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils se désintéressent des combats qui leur semblent moins importants.»

Yves de Matteis pointe cependant une autre piste encore: «Il faut dire également que, jusqu’en 2007, les LGBT militaient dans des groupes et approchaient au cas par cas les partis politiques. Avec le pacs, les contacts avec ces partis politiques furent si intenses que beaucoup de gays et lesbiennes ont pris goût à la politique organisée et sont entrés dans les partis. Aujourd’hui, c’est donc par les partis que les combats s’articulent. Ce fut mon cas.»

«C’est exactement ce qui m’est arrivé, note Barbara Lanthemann, et vous noterez qu’aujourd’hui tous les partis ou presque ont des groupes LGBT en leur sein.»

L’engagement personnel

Mais l’explication cruciale au silence relatif des associations dans la récente affaire Huonder est peut-être d’un tout autre ordre encore. Yves de Matteis: «Aujourd’hui, c’est par le biais de ce que l’on partage et commente à titre personnel sur les réseaux sociaux que s’expriment souvent le militantisme et l’activisme. Dans le même ordre d’idées, beaucoup de LGBT qui auparavant échangeaient idées et indignations en fréquentant des lieux associatifs font cela aujourd’hui virtuellement, via Facebook en particulier, de réseau personnel à réseau personnel.»

Et de fait: si l’on juge par les partages et les commentaires qu’ont suscités les articles consacrés à l’affaire Huonder, on ne peut que constater combien la communauté LGBT et ses défenseurs ont été actifs à répercuter urbi et orbi la polémique – dès qu’elle a été rendue publique en Suisse, ce qui a pris quelques jours.

Confronté à l’ampleur des échos, l’évêque de Coire a réagi. Une réaction qui laisse perplexe. Barbara Lanthemann: «Ses regrets au fond nous importent peu: ce qui m’intéresserait, ce serait d’avoir une prise de position de la Conférence des évêques suisses!»