C'est un pas important dans la sortie de crise qui oppose la Suisse à la Libye. Hier, les deux domestiques d'Hannibal et Aline Kadhafi ont annoncé le retrait de leurs plaintes contre le couple inculpé par la justice genevoise de lésions corporelles simples, menaces et contraintes à leur endroit (lire la chronologie ci-dessous). Selon leur avocat, François Membrez, «leurs intérêts ont été sauvegardés dans la mesure où ils ont été correctement indemnisés. Ils ont été reconnus comme victimes et leurs souffrances ont été prises en compte». Ils bénéficient en outre d'un permis de séjour temporaire à titre humanitaire en Suisse.

Au procès contre le fils du colonel, c'est donc la voie d'un accord extrajudiciaire qui a été préférée. Et celle-ci facilite une issue à la crise: le retrait des plaintes constituait l'une des deux conditions exigées par la Libye pour normaliser ses relations avec la Suisse, la seconde étant la présentation d'excuses par Berne. Mais on ne peut pas parler de dénouement pour autant: les deux Suisses qui avaient été emprisonnés par Tripoli en guise de représailles n'ont, aux dernières nouvelles, toujours pas le droit de quitter la Libye. Et plusieurs questions restent ouvertes.

• Pourquoi ce revirement des employés de maison?

Me Membrez a clamé à de multiples reprises que tant que la mère et le frère de son client marocain n'étaient pas en sécurité, il n'était pas question d'abandonner les poursuites. Or, si la mère est désormais en sécurité au Maroc, le sort du frère est toujours incertain. Après avoir été emprisonné, il a disparu: «On n'a pas de nouvelles de lui. On ne sait même pas s'il est en vie», affirme l'avocat. Ce dernier a saisi le Haut-Commissariat aux droits de l'homme d'une plainte «pour disparition forcée».

Selon Me Membrez, son client s'est rendu compte qu'il se trouvait «dans une impasse», la justice genevoise ne pouvant rien pour son frère. «Il a décidé de se mettre au second plan pour se concentrer sur son frère.» Plus globalement, les domestiques se sentaient mal à l'aise, «vis-à-vis du pays qui les a libérés, et qui en subit les conséquences.» Selon leur avocat, «ils ont été un peu dépassés par l'ampleur de la procédure.»

Par ailleurs, la perspective d'un procès auquel le couple Kadhafi n'aurait pas participé a démotivé les employés. «Une condamnation par contumace ne les intéressait pas.»

• Que reçoivent-ils?

En premier lieu, la reconnaissance de leur statut de victimes. Assorti d'un dédommagement financier, que leur avocat ne commente pas. Il est «correct», c'est tout ce que Me Membrez lâche. Qui a payé? Un tiers? Pour l'heure, mystère.

De plus, les deux domestiques ont reçu un «permis de séjour temporaire à titre humanitaire» en Suisse. Ce permis n'est pas soumis à une date limite, explique leur avocat: «Il s'applique à la période pendant laquelle mes clients courent un danger. C'est-à-dire tant que le frère n'a pas été retrouvé, et tant que les Kadhafi n'ont pas la conviction que c'est terminé.» Me Membrez souligne toutefois que ses clients n'ont pas demandé l'asile à la Suisse. Epuisés et traumatisés, ils ont besoin de soins, et ont fait savoir qu'ils ne s'exprimeront plus sur l'affaire.

• Que fera la justice?

Michel-Alexandre Graber, le juge d'instruction qui a inculpé Hannibal et Aline Kadhafi, confirme le retrait des plaintes. Il a transmis le dossier au procureur général Daniel Zappelli, qui devra décider aujourd'hui ou dans les jours prochains s'il entend classer l'affaire.

Hannibal et Aline Kadhafi sont inculpés de lésions corporelles simples, menaces et contrainte sur leurs domestiques. Les deux premières accusations sont poursuivies sur plainte, alors que la troisième l'est d'office. Mais le procureur pourrait considérer les trois griefs comme un tout et classer l'affaire. Autre question: qu'adviendra-t-il de la caution de 500000 francs versée par le couple contre sa libération? Leur sera-t-elle restituée?

• Qu'en pensent les autorités fédérales?

Hier, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) refusait de s'exprimer sur l'effet du retrait des plaintes dans les négociations entre Berne et Tripoli. Le retrait est «du strict ressort des autorités judiciaires genevoises», indiquait à l'ATS Lars Knuchel, porte-parole du DFAE.

Cette réserve s'explique pour des raisons à la fois formelles et politiques. Pour l'instant, l'une des parties, soit les deux domestiques du couple Kadhafi, a informé le Parquet et le public de sa volonté de retirer sa plainte, qui n'est pas encore classée par la justice genevoise. La Suisse étant un Etat de droit, fédéraliste et observant la séparation des pouvoirs, le DFAE attend la décision de la justice genevoise. Ce respect du fédéralisme et de la séparation des pouvoirs est d'autant plus important en situation de crise. A ces considérations formelles s'ajoute en effet une dimension politique. Les autorités fédérales doivent éviter de donner prise au soupçon qu'elles auraient pu faire pression sur la justice genevoise pour satisfaire Tripoli.

• Qui gagne, qui perd?

Cela dépendra de la suite des événements, et surtout, du sort des deux Suisses retenus à Tripoli. Pour l'heure, la Libye semble n'avoir rien cédé, alors que la Suisse, en favorisant les conditions d'un accord extrajudiciaire, a fait un pas vers une sortie de crise. Les interprétations divergent: certains, comme Hasni Abidi, directeur du centre d'étude sur le monde arabe à Genève, regrettent le retrait des plaintes: «C'est la victoire de Kadhafi! La Suisse aurait pourtant pu entrer dans l'histoire en montrant qu'elle imposait des limites à l'impunité. Cette issue laisse un goût d'inachevé», regrette-t-il. D'autres, au contraire, y voient un signal clair en faveur de la lutte contre la maltraitance des domestiques dans la Genève internationale. C'est le cas de la députée et militante contre la traite d'êtres humains Anne-Marie von Arx-Vernon, qui avait pris les deux domestiques sous son aile: «Ils ont bien été reconnus comme victimes, et c'est essentiel.»