La Libye ne lâche pas prise dans l'affaire Kadhafi qui empoisonne les relations entre Berne et Tripoli. Jeudi, lors d'une conférence de presse dans la capitale libyenne, le vice-ministre chargé des Affaires européennes, Abdelati al-Obeidi, a ouvertement critiqué les conditions dans lesquelles s'est déroulée l'arrestation d'Hannibal Kadhafi, le fils rebelle du colonel Mouammar, le 15 juillet à Genève pour maltraitance envers deux domestiques. Il a prétendu que l'enquête menée par une commission indépendante sur cette arrestation avait conclu à son «illégalité». Surtout, il menace d'édicter de nouvelles sanctions «si la Suisse ne reconnaît pas ces résultats».

«Les autorités suisses s'étaient déclarées prêtes à présenter leurs excuses pour le traitement regrettable infligé aux citoyens libyens par les autorités genevoises dès les premiers jours qui ont suivi l'arrestation. Mais ce que nous voulons en premier lieu c'est que justice soit faite et que les responsables soient sanctionnés», a-t-il déclaré. Avant de préciser que les demandes de son pays ne sont pas une «réaction d'humeur, mais fondées sur des résultats d'enquête et des faits réels».

Une première

Cette conférence de presse intervient après l'interdiction faite à Swiss de voler vers la Libye et des fuites orchestrées par la partie libyenne dans la presse suisse sur les travaux du comité juridique mixte mis sur pied par les deux pays (LT du 24.12.08). Elle a été couplée d'un communiqué de trois pages, publié sur le site du Ministère des affaires étrangères libyen. C'est la première fois que Tripoli réagit officiellement de manière aussi explicite. Jusqu'à présent, les différentes menaces - fermeture du robinet du pétrole, retrait des avoirs bancaires - avaient été essentiellement proférées de manière indirecte. «Cette conférence constitue indéniablement un tournant», commente Hasni Abidi, le directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). «Alors que des enfants Kadhafi ont été impliqués dans d'autres affaires, c'est bien la première fois que le Ministère des affaires étrangères libyen convoque la presse pour une histoire en lien avec les agissements d'un membre du clan. Le colonel Kadhafi a dû lui-même donner son feu vert. Cela prouve à quel point l'affaire est importante pour la Libye.»

En agissant ainsi, Tripoli cherche à présenter ses propres conclusions des travaux du comité, qui ne serait pas parvenu à s'entendre sur des recommandations finales. «La partie libyenne a fait preuve de patience durant la longue période qui a précédé la fin de l'enquête du comité, et ce malgré les nombreuses inexactitudes propagées par les médias suisses», souligne le communiqué libyen publié le 25 décembre. «Les travaux du comité ont révélé que les agissements des autorités genevoises ressortent de pratiques très institutionnalisées que les autorités cantonales et fédérales tentent de camoufler, pour ne pas punir les responsables, comme cela s'est déjà produit lors de dizaines de cas précédents qui ont été examinés par nombre de rapports internationaux», peut-on lire plus loin.

Responsabilité et sérieux

Tripoli, qui parle de «violation» de la Convention de Vienne sur les relations consulaires, rappelle surtout que le comité émettra un rapport final; «or, bien que l'enquête ait abouti, révélant la vérité sur les abus de la police genevoise, le membre du comité qui représente la partie suisse tente à présent de sauver la face des autorités suisses.» «Pour ces raisons, la Libye a pris des mesures supplémentaires qui touchent ses relations économiques et consulaires avec la Suisse, et se réserve le droit de prendre des mesures additionnelles si les autorités suisses ne remédient pas à ce problème avec responsabilité et sérieux», conclut le communiqué. Aucun détail en revanche sur la nature de ces sanctions.

Contacté vendredi, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) refuse de réagir à ces nouvelles accusations et pressions. Sa porte-parole Nadine Olivieri se contente de souligner que «les discussions avec la Libye sont difficiles mais elles se poursuivent». Deux Suisses sont toujours bloqués en Libye, interdits de quitter le pays, ce qui rend la situation particulièrement délicate.