La Suisse n’extradera pas Abdul Rahman El Assir, l’un des intermédiaires clés des contrats d’armement avec le Pakistan et l’Arabie saoudite se trouvant au cœur du scandale politico-financier plus connu sous le nom d’«affaire Karachi». La note diplomatique urgente adressée le 23 octobre dernier à l’ambassade de France par l’Office fédéral de la justice, dont Le Temps a obtenu copie, précise «que les faits pour lesquels l’intéressé est poursuivi sont prescrits en droit suisse». La demande formelle d’extradition du 11 mai 2012 est ainsi rejetée.

Cet homme d’affaires, âgé de 62 ans, né à Beyrouth et détenteur d’un passeport marocain, mis en examen le 30 mai dernier pour abus de bien sociaux et blanchiment aggravé, pourra continuer à couler des jours paisibles dans son chalet de Gstaad malgré le mandat d’arrêt international lancé à son encontre. El Assir a toutefois été longuement interrogé par voie de commission rogatoire le 6 novembre à Genève.

Cette audience s’est déroulée dans le bureau du procureur Jean-Bernard Schmid, en présence notamment du juge d’instruction parisien Renaud Van Ruymbeke et de Me Pascal Maurer à la défense. Le procès-verbal de l’interrogatoire, durant lequel El Assir détaille son activité de lobbyiste auprès des dirigeants politiques, vient d’être transmis aux parties. Le Temps, qui a eu accès à ce document de 13 pages, en publie les passages essentiels.

El Assir, rappelons-le, est soupçonné d’avoir été parachuté, en compagnie de son colistier Ziad Takieddine, au moment de la conclusion des contrats Agosta (des sous-marins vendus au Pakistan pour 826 millions d’euros) et Sawari II (des frégates pour l’Arabie saoudite) afin de toucher des commissions jugées anormalement élevées et d’en faire profiter une partie de la classe politique française très active dans la campagne électorale d’Edouard Balladur en 1995.

Lors de son audition, El Assir conteste être un intermédiaire fantoche ou une sorte d’homme de paille et précise qu’il n’a jamais été question de rétro-commissions coupables. Il rappelle avoir vécu six ans en Arabie saoudite et avoir été marié à la sœur du célèbre marchand d’armes Adnan Kashoggi. En 1984, il se distancie de ce beau-frère pour se rapprocher du désormais défunt cheikh Ali ben Mussalem, un conseiller du roi Fahd, avec lequel il décide de relancer de juteux marchés avec la France.

«Selon notre compréhension, les dirigeants saoudiens n’avaient pas intérêt à être liés avec un seul fournisseur d’armes. Ils auraient été disposés à normaliser leurs relations commerciales avec la France, surtout dans ce domaine stratégique. Ils étaient réticents à travailler aussi bien avec un gouvernement socialiste qu’avec Jacques Chirac, trop proche de Saddam Hussein à leur goût. Lors de la cohabitation Mitterrand/Balladur, nous avons senti une fenêtre d’opportunités pour une telle normalisation.»

C’est à ce moment, et avec la bénédiction du roi Fahd, que le tandem entreprend de ressusciter le paquet des contrats Sawari II qui traînait depuis une dizaine d’années, assure encore El Assir. Grâce au carnet d’adresses français de Ziad Takieddine (un ami d’enfance retrouvé dans un avion Nice-Genève), et notamment de ses liens avec le nouveau ministre de la Défense, François Léotard, la situation a pu, toujours selon El Assir, être débloquée. «Je considère que le résultat est la démonstration de mon influence dans cette affaire», explique-t-il.

Au chapitre des commissions, El Assir précise: «D’une manière générale, c’est moi qui prenais les décisions et donnais les ordres et Ziad Takieddine qui les exécutait.» En l’espèce, un montant de 8% a été fixé, dont 4% pour le cheikh Ben Mussalem. «Ziad Takieddine devait recevoir entre 33 et 40% sur ma part.»

El Assir poursuit en précisant que des retraits en liquide ont bien été effectués à la demande et en faveur de Ziad Takieddine. «J’ignore pour quelle raison il voulait du liquide et je ne lui ai rien demandé.» Et plus loin: «Je sais aujourd’hui que Ziad Takieddine conteste avoir été le bénéficiaire de cet argent. Je lui laisse la responsabilité de ses déclarations. Je maintiens, pour ma part, que c’est de l’argent que je lui devais sur sa part des commissions.»

Interrogé sur ses relations avec le consultant politique américain Paul Manafort (qui aurait conseillé Edouard Balladur tout en étant payé avec l’argent des commissions, selon les déclarations de l’épouse de Takieddine), El Assir donne certains détails: «Paul Manafort est le parrain de mon fils. Je l’ai présenté à Ziad Takieddine en 1992 […] J’ai rémunéré Paul Manafort dès 1986/1987 pour des conseils qu’il me donnait à propos de la politique nord-américaine […] J’insiste sur le fait que mes divers paiements à Manafort, à sa famille et à sa société, n’ont absolument rien à voir avec la campagne d’Edouard Balladur […] J’avais eu l’idée de proposer les services de Manafort à la campagne d’Edouard Balladur […] Ziad Takieddine m’a rapporté qu’elle avait été refusée parce qu’ils avaient ce qu’il faut dans ce domaine.»

C’est encore ce Paul Manafort qui présente El Assir à Benazir Bhutto au début de son mandat de première ministre du Pakistan en 1988, car elle souhaitait rétablir des liens avec l’Arabie saoudite. Elle sera d’ailleurs reçue à La Mecque par le roi Fahd. Lors de son second mandat, Benazir Bhutto aurait fait savoir à El Assir qu’elle n’était pas «100% tranquille» avec un réseau d’intermédiaires «trop proche des militaires» tout en lui proposant d’intervenir pour débloquer, encore, le contrat Agosta.

«Je ne souhaite pas rentrer dans plus de détails considérant les personnes possiblement impliquées», relève ce dernier. On pense bien entendu au président Asif Ali Zardari, dont les démêlées avec la justice suisse et pakistanaise ont longtemps fait les gros titres. Là aussi, dit El Assir, Ziad Takieddine a été actif et a touché 40% des commissions. Quant à l’argent touché par Asif Ali Zardari: «Je ne souhaite pas entrer en matière.»

Il conclut en évoquant la médiation de Rafic Hariri et de sa banque au Liban où ont été virés, pour solde de tout compte aux trois intermédiaires, 75 millions de dollars une fois Jacques Chirac élu et le versement des commissions de Sawari II brutalement interrompu. «C’est en lisant le dossier français que j’ai appris que Ziad Takieddine a en réalité encaissé 60 millions de dollars de plus. Je l’ignorais et j’aimerais bien savoir à quel titre il a reçu cet argent.» Les règlements de comptes ne sont pas terminés.

«D’une manière générale, c’est moi qui donnais les ordres et Ziad Takieddine qui les exécutait»