Il y a «du nouveau» dans l’affaire Luca. Souvenez-vous: il y a plus de onze ans, en février 2002, Luca Mongelli et son frère Marco étaient partis en promenade à Veysonnaz (VS). Le premier fut ensuite découvert le corps couvert de blessures et à moitié nu, puis plongé dans un état de mort cérébrale, avec les conséquences que l’on sait: il est devenu aveugle et tétraplégique. La version officielle de la justice suisse voulait que le coupable fût Rocky, son chien fidèle, avec lequel il était habitué à jouer. Puis plusieurs éléments ont montré que ces conclusions ne tenaient pas la route.

Puis Oskar Freysinger est devenu conseiller d’Etat en Valais, chargé entre autres de la Sécurité. Ce, alors qu’un livre était sorti en 2010 aux Editions Xenia, intitulé Canines, signé Janus et préfacé par l’avocat Charles Poncet, qui trouvait «le talent de l’auteur […] remarquable»: «Qu’on lise donc Janus, écrit ce dernier, et qu’on le fasse avec plaisir, même si ce qu’il – ou elle – décrit donne froid dans le dos. Au bout de quelques pages, je ne pouvais plus m’arrêter.»

Un crime monstrueux

Le ton est donné. Canines raconte l’histoire, selon le résumé de son éditeur, d’un enfant «retrouvé blessé, dévêtu et inconscient à deux pas du chalet de ses parents». Puis l’intrigue tourne à la dénonciation. «Le petit Gianni n’est plus qu’une ombre survivant dans le coma. Qui a pu commettre un crime aussi monstrueux? Et pourquoi cet enfant, dès le début, a-t-il été si mal soigné? L’enquête officielle sera un exemple de cafouillage et d’incurie. Elle finira par conclure à la culpabilité… du chien de la maison! Pour Jack, détective privé en proie à une profonde crise existentielle, l’affaire Gianni deviendra une passion vitale, une véritable planche de salut. Il reprendra le dossier, posera les questions que le juge d’instruction s’est bien gardé de poser, poursuivra seul la vérité – ou son illusion – lorsque tout le monde autour de lui aura laissé tomber.»

Cette «plongée saisissante dans une obsession personnelle, ce récit fondé sur [des] faits réels rouvre, sur le mode de la fiction, un dossier que l’on a voulu trop hâtivement clore». Et puis hier soir, ce que l’on soupçonnait un peu quand même s’est trouvé avéré par l’émission de la SRF Rundschau, à laquelle l’élu UDC a donné un entretien. Janus et Freysinger ne font qu’un. Lui aussi réfute avec vigueur l’hypothèse du chien, qui fait selon lui un «coupable idéal», et soutient que «les blessures de Luca n’ont pu être infligées que par des humains». Ce sont là également les arguments avancés à deux reprises par l’émission de TV Zone d’ombre de la RTS, très en pointe sur le sujet. Emission à laquelle le magistrat avait d’ailleurs dit en avril dernier «qu’il était prêt à recommencer l’enquête».

«Ils ne sont pas vraiment comme nous»

Un article ravageur des Observateurs.ch avait aussi enfoncé le clou le jour de la diffusion. Extraits de ce tir de mitrailleuse: «Le Valais […] n’est pas prêt de s’en remettre, qui feint de s’étonner que les méthodes dont il est parfois si coutumier suscitent l’effroi scandalisé de tout un peuple. […] C’est l’histoire de l’un de ces gamins d’immigrés dont la vie n’est pas franchement dommage. Que voulez-vous, ils ne sont pas vraiment comme nous, pourquoi les traiterions-nous comme tels? […] Pour le Ministère public, la version n’a pas changé d’un pouce, Luca est victime de son chien, Rocky, un tueur lent, minutieux, doté de pouces opposables et d’un sens rare du sadisme. Un chien qui déshabillera sa victime avant de lui tartiner l’anus de Slime vert. En Valais, les gens sont tous de bons types, mais les chiens sont vraiment des salauds. […] Mongelli, c’est Dreyfus, l’innocence de l’âge en plus.»

Fallait-il entendre ici que la fameuse pâte gluante popularisée par le film Flubber ne pouvait être manipulée que par des mineurs? Des mineurs «de bonne famille», sous-entendent des «sources proches du dossier», comme on le dit dans ces cas-là?

Freysinger, toujours sous le couvert de Janus – rappelons tout de même ici que Janus a deux visages – mais avec des mots plus choisis, décrit la famille Mongelli comme la victime d’un système d’enquête conduit par des «apparatchiks». Le procureur, aujourd’hui, ne commente pas: la Rundschau a bien tenté de recueillir son témoignage, sans succès. Et Freysinger est en place au gouvernement valaisan. Pour le professeur de droit constitutionnel à l’Université de Fribourg Thomas Fleiner se pose donc la question de savoir si l’élu n’est pas devenu ainsi juge et partie après avoir convenu, il y a trois ans, avec la famille Mongelli, de publier le livre sous le sceau de l’anonymat.

Qui protège-t-on?

De facto, par sa nouvelle position, le conseiller d’Etat critique les enquêteurs du département qu’il dirige, comme le dit le Tages-Anzeiger: «Je ne supporte pas l’injustice qui a été faite ici.» Pour lui, cette affaire montre «l’échec des autorités valaisannes». Avec, toujours, cette question, lancinante, que tous les clients de comptoir – mais pas seulement eux – se posent: qui cherche-t-on à protéger dans cette sale histoire? C’est exactement ce que le personnage du livre soupçonne: «Pour protéger et couvrir, écrit Janus, couvrir la défaillance d’un autre, une personne blanchit l’autre, et finalement la vérité ne sort jamais.»

Le Blick, lui, parle d’une «attaque» contre l’establishment du Vieux-Pays et trouve «piquant» que, dans ses nouveaux habits, Freysinger maintienne sa position. S’appuyant sur les multiples rapports d’enquête, contradictoires, qui se sont accumulés au fil des ans, «plus je lis le dossier et les conclusions de l’enquête, moins j’y crois», dit-il. Le Quotidien jurassien s’était risqué aux mêmes hypothèses: «Jadis, lorsque l’auteur de crimes sordides restait inconnu ou que ses quartiers de noblesse protégeaient d’une punition, on finissait par attribuer le crime à une quelconque bête errante ou au diable. Un temps heureusement révolu.»

L’omerta

Reste à le démontrer. Mais sur Twitter et les réseaux sociaux, le tir de barrage et les ricanements font florès. Lisons par exemple, Marc M (‏@Munsterma) : «Le Valais qui chante librement n’aurait pas encore vu #Rundschau. Qu’en dit @JF_Fournier?» La question est posée au rédacteur en chef du Nouvelliste, avec un rappel, sous forme de lien vers le blog d’icelui, «Parlons net», sur lequel il avait écrit, il y a trois ans: «En Valais, avec la sortie du polar Canines, […] plusieurs justiciers […] entendent aujourd’hui relancer l’affaire du petit Luca. Obliger la justice à entendre les témoins qui ne l’ont jamais été. Secouer une certaine omerta typique des sociétés montagnardes pour offrir enfin la vérité à Luca Mongelli. Les médias suisses […] font et feront leur travail. Et on saura, Luca! On saura!»

On saura… Mais quoi? Et surtout quand?