La salle du tribunal est pleine à craquer. Encore plus que les autres jours, le public se presse pour assister au réquisitoire du procureur général Eric Cottier. C’est toujours un grand moment.

Une émotion certaine marque le début de l’exercice. Il commence en lisant, un léger tremblement dans la voix, le poignant témoignage de la personne qui a assisté à l’enlèvement de Marie : «Elle a crié non. J’étais pétrifiée par ce que je voyais. En me regardant, elle a hurlé : aide-moi, au secours». Les dernières paroles de la jeune fille au monde des vivants, avant qu’elle ne tombe dans les mains de son bourreau, dans cette voiture qui va devenir une chambre de torture et l’anti-chambre de son tombeau, poursuit l’accusation.

Plus aucun tremblement lorsqu’Eric Cottier décrit Claude D. en ce printemps 2013. Le ton est implacable. Il revient sur le calvaire vécu par toutes les femmes dont il a croisé la route ou même juste l’adresse électronique. Saisissant. Il évoque des «souris devant un boa».

Et puis vient la mise au point. Forte. «Il n’est pas question de laisser dire que Marie a provoqué ce qui lui est arrivé. Il n’est pas question que sa mémoire soit salie. Il est vrai qu’elle a eu, très jeune, la vie qu’elle voulait avoir. Avec des zones claires, des zones joyeuses et des zones plus nébuleuses, voire des comportements que la morale pourrait réprouver. Mais elle n’a jamais eu le moindre comportement pour faire croire qu’elle porte quelque grammes de responsabilité dans ce qui s’est passé cette nuit-là. Ce qui compte, c’est ce que Claude D. a fait et il l’a fait tout seul».

Le chapitre est intitulé «la vraie histoire de l’assassinat de Marie». Eric Cottier se dit convaincu que le prévenu était bel et bien, à sa manière à lui, fou amoureux de la jeune fille. Tous les messages le montrent. C’est la force de ce sentiment qui va expliquer, par voix de résonance, la force et la puissance de son acte, soutient le Ministère public.

Le procureur général résume en une phrase cette affaire : «On ne quitte pas Claude D., on lui appartient pour toujours. Sauf si lui-même décide du contraire».

Il plonge désormais dans les détails du dossier, les «explications foireuses» du prévenu, l’analyse des messages, de la rage, l’achat du scotch et des colsons. C’était pour aider à «la discussion» avec Marie, pas pour mettre de l’ordre dans ses câbles, ironise Eric Cottier. Il ne soutient pas que l’assassinat était prémédité à ce moment-là. Il voulait faire comprendre à «sa jeunette», comme il l’appelait, qu’on ne le délaisse pas. C’est au moment de l’enlèvement, qu’il a pris la décision de la tuer. Un témoin avait vu, elle ne finirait donc pas la nuit.

Un petit détour par le jugement de 1998. Une affaire presque identique. La rencontre, la fêlure, le harcèlement, l’enlèvement, le huis-clos, la mise à mort.

Il ne va pas revenir sur les dernières heures vécues par Marie. «J’ai peur de pleurer. J’ai surtout peur de procureur du plaisir à Claude D.».

Aux juges: «Vous direz la contrainte, l’emprise totale, la cruauté, l’horreur et la mort».

La fuite, enfin, pas banale. A-t-il voulu se suicider ? Eric Cottier : «Il faut balayer cet argument. Ce serait de la faute du réseau ferroviaire suisse, pas assez dense. Il n’aurait ainsi pas pu mettre fin à ses jours à temps». Absurde. Il se tourne vers le prévenu : «Oui, je me moque de vous».

Il en vient aux expertises. Un compliment en guise d’introduction. «Les deux rapports sont en tous points remarquables. Ils révèlent un soin jamais vu ailleurs».

Une divergence irréductible : une responsabilité pleine et entière ou moyennement diminuée ? Eric Cottier penche pour la première solution. Sans surprise. Claude D. est capable de se maîtriser et de ne pas être submergé par ses émotions. Surtout lorsqu’il est dans une posture agressive et non pas réactive.

On en arrive à la peine. Eric Cottier :

- C’est un assassinat gravissime. Il est parmi les plus lourds, les plus mauvais, les plus violents, les plus teintés de sadisme qu’il m’ait été donné de rencontrer dans une carrière déjà longue.

Pour ce criminel qualifié d'ultime, le Ministère public demande la prison à perpétuité. Le suspense continue. L'internement à vie n'est pas très utile en sus d'une prison à vie? Eric Cottier n'est pas convaincu. Il se lance dans une lecture critique de l'arrêt du Tribunal fédéral et de sa notion d'incurabilité sans fin.

- Pour le peuple qui a voté cette initiative, durablement ne voulait certainement pas dire pour toujours. Cette jurisprudence est une manière de verrouiller les choses en changeant les mots. Ce que le Ministère public trouve très désagréable. Mais celle-ci s'impose à nous.

On attend encore sa conclusion. Il faut passer par l'analyse des expertises et savoir si celles-ci permettent ce diagnostic perpétuel. Elle est rapide. Eric Cottier pense que oui, que les psychiatres se rejoignent sur l'essentiel. Claude D. est bien durablement non-amendable et toute thérapie est vouée à l'échec à longue échéance. Cela devrait suffire. ça se précise.

Il demande l'internement à vie. «Afin d'éviter, qu'un jour, quelqu'un puisse tourner la clé et ouvrir la porte». Une première dans le canton de Vaud. «Il faut une répression extrême de certains comportements. La vie humaine est un bien plus précieux que la liberté». Une pause est nécessaire après ces deux heures d'intervention. Et avant d'entendre Me Jacques Barillon, conseil des plaignants.


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