Ils sont entrés en contact le 10 mars 2013 sur le réseau Skyrock. Claude D., sous le pseudonyme «Lavieestbellejeteledis» et Marie sous celui de «Kirstenhall». Il cherche des femmes qui vendent leurs charmes, elle échange sur ses tarifs et ses prestations comme escort. Entre cet homme de 36 ans, qui sort d’une très longue détention avec une surveillance électronique, et cette jeune fille, qui va bientôt fêter ses 19 ans, la relation sera pourtant tout autre. Intime, intense, étouffante, rapidement maléfique et finalement tragique.

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Le procès du bourreau de Marie, étranglée avec sa propre ceinture après une longue nuit de terreur, s’ouvrira le 7 mars devant le Tribunal criminel de la Broye et du Nord vaudois dans un contexte très particulier. L’affaire a déjà provoqué un séisme politico-institutionnel et suscite toujours une vive émotion dans l’opinion publique. La question très sensible d’un internement à vie viendra s’ajouter à la tension ambiante, de même que le caractère imprévisible et difficile du prévenu.

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Une cruelle mise à mort

Claude D. doit répondre d’une série d’accusations très lourdes pour avoir, le 13 mai 2013, enlevé Marie de force à sa sortie du restaurant du Golf de Payerne, où elle travaillait comme apprentie sommelière, l’avoir attachée dans la voiture avec du scotch et l’avoir conduite sur un petit chemin du Bois de la Scie, dans le canton de Fribourg. Durant ce huis clos de plusieurs heures, Marie apprend le passé criminel de son agresseur. Il est aussi reproché à ce dernier d’avoir contraint sa victime, entravée et terrorisée par l’annonce d’une fin imminente, à subir des baisers sur la bouche et des caresses sur les seins.

Le prévenu est enfin accusé d’assassinat pour avoir cruellement mis à mort la jeune fille en se mettant face à elle, dos contre le pare-brise, en tirant la ceinture d’une main et en lui pinçant le nez de l’autre. Une strangulation interminable. Il se débarrasse ensuite du corps vers quatre heures du matin en le déposant au bord d’un talus. Recherché et repéré à la mi-journée par un hélicoptère de la police, il est arrêté à l’issue d’une course-poursuite très mouvementée.

Une relation maladive

Le contexte qui a précédé le crime est largement documenté par du matériel informatique, des messages WhatsApp, des photos et des vidéos. Quinze jours à peine après leur première rencontre du 14 avril 2013 et au lendemain de leur premier rapport intime, Claude D., qui garde ses chaussettes pour cacher le bracelet électronique attaché à sa cheville et qui filme leurs ébats, mandate un détective privé car il soupçonne déjà Marie de lui mentir et de voir d’autres hommes.

Il s’impatiente au moindre silence, traque ses faits et gestes, fouille ses affaires, exige et obtient qu’elle change son message de recherche de clients. La jeune femme se détourne de ce petit ami qui est devenu son cauchemar. Il insiste. A un autre correspondant virtuel, il parle de cette «jeunette» qui lui a tourné la tête et qui ne veut plus rien savoir de cette aventure qui est peut-être finie avant d’avoir commencé. Il se dit malheureux et en colère. Il a surtout l’impression que c’est la première histoire qui se répète.

Un lourd passé

Cette première histoire, justement, très violente aussi, remonte à janvier 1998. Claude D., jugé le 5 juin 2000 par le Tribunal criminel du Pays-d’Enhaut, qui siège à Château-d’Oex, affiche alors une grande froideur et un rare cynisme. «Comment dormez-vous?» A cette question de l’expert psychiatre, le prévenu, qui sera reconnu coupable d’avoir menacé, enlevé, séquestré, violé et enfin tué son ex-compagne, donne cette réponse déroutante: «Je dors couché».

L’affaire révèle déjà le caractère maladivement possessif et jaloux de ce jeune fribourgeois, issu d’une famille aisée, qui n’a que 21 ans au moment des faits. Ne supportant pas la rupture avec cette femme, de neuf ans son aînée, qui est l’assistante de son dentiste et qu’il croise aussi au fitness, Claude D. instaure un climat de terreur, l’épie, lui téléphone jusqu’à onze fois par jour et menace de la tuer. A l’époque, la sœur de la victime raconte: «On a vécu avec des draps accrochés aux stores. Il savait tout de nos moindres gestes».

L’atmosphère déjà destructrice

Lors d’une réunion entre les deux familles, censée calmer la tension, Claude D., irrité, prévient: «Elle doit revenir, sinon je la tue. Avec une arme blanche, elle souffrira davantage». Finalement, c’est avec un revolver, volé à son grand-père une semaine avant le drame, qu’il va assassiner son ex-compagne de plusieurs balles, dont une à bout portant dans la nuque. «J’avais appris qu’elle était sortie en boîte et j’étais hors de moi. J’ai pris un flingue pour discuter».

Embusqué au petit matin devant le domicile de la victime, il l’emmène dans le chalet familial, à La Lécherette, et verrouille les portes. Selon l’expert, Claude D. «a créé une atmosphère de destructivité». Incapable d’admettre l’idée d’une séparation, de comprendre le désir de l’autre et a fortiori d’en tenir compte, il tire le premier coup sous l’emprise d’une certaine impulsivité qui va vite disparaître. Après le crime, il s’enfuit en voiture et sera finalement cerné par la police près de Lausanne.

La première peine

Selon la première expertise, derrière l’aspect correct, aimable et même séducteur de Claude D., se cache un discours stratégique et sans affect. Le pronostic est pourtant assez nuancé. «Il est peu probable que l’expertisé se retrouve dans une situation semblable. Néanmoins, au vu de son trouble grave de la personnalité, se traduisant par une absence de regret et une froideur glaçante, on ne peut exclure une récidive».

Elle perçoit l’ombre qui approche, elle sent, baiser de mort, le contact de l’arme sur elle. Elle a le temps d’avoir peur encore. Puis, c’est l’ultime brûlure, la dernière souffrance avant que les ténèbres compatissantes se referment sur elle.

En fait, la question de la dangerosité est à peine effleurée lors du procès. C’est une époque où les longues peines sont souvent préférées aux mesures de sûreté à l’échéance trop incertaine. Dans son jugement, le président Philippe Goermer, qui fume encore en audience, soigne plutôt son style. Ainsi: «Elle perçoit l’ombre qui approche, elle sent, baiser de mort, le contact de l’arme sur elle. Elle a le temps d’avoir peur encore. Puis, c’est l’ultime brûlure, la dernière souffrance avant que les ténèbres compatissantes se referment sur elle».

Pour fixer la sanction, le tribunal hésite entre une perpétuité ou une peine à durée limitée. Le jeune âge et «la faible lueur d’humanité», apparue au terme des débats, conduisent la cour à opter pour une peine de 20 ans. Sans aucun traitement à la clé. Avec cette décision, Claude D. doit être libéré au plus tard en janvier 2018. Une nouvelle disposition, entrée en vigueur en 2007, permet toutefois de recourir à une mesure institutionnelle ou à un internement a posteriori afin de garder en prison ceux qui présentent toujours un risque de récidive important. Cette voie ne sera pas empruntée malgré l’évolution problématique de l’intéressé.

Le mariage en prison

Durant plus d’une décennie, Claude D. purge sa peine à Bochuz. Son parcours est semé de problèmes disciplinaires et il effectue de longs séjours à l’isolement. Il n’est jamais traité car son profil d’antisocial n’est pas idéal, la justice ne l’a pas imposé et le service de psychiatrique est surchargé. En prison, il se marie avec une jeune femme rencontrée par le biais d’une petite annonce dans le journal. Elle est assistante dentaire comme sa première victime.

L’avis d’un psychiatre est sollicité en 2008 par l’autorité administrative lorsque le détenu demande des parloirs intimes. Le rapport livre un tableau inquiétant. L’homme n’a pas changé, il pervertit la relation, présente toujours les mêmes processus de distorsion et cultive sa capacité de manipulation. Il passe outre le refus lors d’un parloir familial et se voit à nouveau sanctionné. Cette union ne tiendra pas longtemps.

La délicate sortie

En 2011, après quelques progrès, le détenu passe en régime de basse sécurité à la prison de Bellechasse. Sa libération conditionnelle est refusée mais il bénéficie de sorties. Il se conforme à toutes les exigences mais ses difficultés d’introspection inquiète toujours. En août 2012, l’Office d’exécution des peines autorise Claude D., moyennant 20 conditions (dont celle d’annoncer toute nouvelle liaison), à finir sa peine avec un bracelet électronique et un travail. Après près de 15 ans derrière les barreaux, cette sortie est délicate. Il confie à un correspondant que la solitude lui pèse, qu’il doit réapprendre à vivre en liberté et que c’est une période difficile. Il prend d’ailleurs un ours en peluche comme étrange compagnon.

Après trois mois, des signaux d’alarme retentissent et l’office le renvoie derrière les barreaux. Il n’y reste pas longtemps. La suite est connue et a déjà fait couler beaucoup d’encre. Un juge estime que les conditions de cette réintégration urgente ne sont pas réunies et charge l’administration d’examiner mieux la situation afin de rendre une nouvelle décision. Le drame intervient alors que les auditions sont en cours.

Les moments forts du procès

Inévitablement, cette récidive pose la question d’un internement à vie, mesure extrême qui nécessite un pronostic pour toujours sombre. Et il s’est trouvé un premier expert, le Dr Philippe Vuille, psychiatre installé à Neuchâtel, pour ouvrir la brèche de l’incurabilité définitive en concluant à la dangerosité sans fin de ce prévenu dépeint comme un psychopathe inaccessible à toute thérapie.

Le second expert, le Dr Lutz-Peter Hiersemenzel, de Soleure, se range en revanche du côté d’une majorité de psychiatres pour qui une prédiction sur un aussi long terme ne fait scientifiquement pas sens. L’enjeu de l’internement à vie est toutefois plus symbolique qu’autre chose. Avec une perpétuité ou un internement ordinaire, Claude D. peut également finir ses jours en prison.

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L’audition des deux spécialistes sera un moment fort du procès. Ce d’autant plus que les rapports divergent sérieusement sur le degré de responsabilité de Claude D. et donc sur sa capacité à contrôler ses pulsions meurtrières. Les proches de la victime seront présents aux débats et verront, pour la toute première fois, celui qui les a fait tant souffrir.

Dans ses écrits, le pasteur Antoine Schluchter, père adoptif de Marie, exprime une vision apaisée de l’issue judiciaire. «Le fait de faire son deuil, de tourner la page, n’a rien à voir avec l’obtention de la condamnation la plus lourde possible. C’est la conviction lumineuse que Marie vit dans la plénitude. Les mots Amour, Foi, Espérance et Paix, on peut toujours les écrire avec une majuscule mais pas mal, mort et haine. Ce serait leur faire trop d’honneur». Une dignité qui pourrait contribuer à calmer les esprits et faire baisser la fièvre qui accompagne le grand rendez-vous public de ce drame.