Le démantèlement du réseau d’Abdul Qadeer Khan, le scientifique pakistanais qui a permis à son pays de fabriquer la bombe mais qui a aussi vendu ses secrets à des pays parmi les moins recommandables de la planète, tient une bonne place dans les câbles diplomatiques obtenus par WikiLeaks. Grand œuvre des services secrets américains, la mise au jour des activités clandestines du «Dr Khan» est étroitement liée à l’affaire des frères saint-gallois Urs et Marco Tinner et de leur père Friedrich, arrêtés en Suisse en 2005 pour leur implication dans la livraison de pièces destinées au programme nucléaire secret libyen.

Le nom des Tinner apparaît à plusieurs reprises. Dans un mémo daté du 12 janvier 2009, le Département d’Etat établit un aide-mémoire destiné au personnel diplomatique qui aurait à répondre aux médias. Au chapitre des interrogations concernant la Suisse, l’instruction commande d’opposer un «no comment» à ceux qui voudraient obtenir la confirmation que les Etats-Unis ont effectivement demandé à la Suisse de détruire les documents saisis auprès des Tinner.

Le Département d’Etat a aussi voulu prévenir les doutes soulevés par l’absence des Tinner sur les listes des personnes et des entités sanctionnées par Washington au titre de leur implication dans des activités de prolifération nucléaire. Les Suisses ont-ils été épargnés parce qu’ils travaillaient pour la CIA? Le Département d’Etat recommande là aussi d’éconduire les curieux.

Personne n’est dupe

Mais les Américains ont pris conscience que personne n’est dupe. Une note de leur ambassade à Ankara constate ainsi que les officiels turcs qui suivent le dossier ne nourrissent guère d’illusions à ce sujet – ils pensent eux aussi que les Tinner travaillent pour la CIA. Les autorités turques ont renvoyé en justice des membres présumés du réseau, et les tribunaux turcs ont adressé maintes demandes à la Suisse pour être autorisés à entendre les Tinner. Les Suisses n’ont jamais répondu favorablement, et le diplomate américain qui rédige la note observe que dans l’esprit de ses interlocuteurs turcs, qui lisent les premiers articles du New York Times établissant un lien entre les Tinner et la CIA, il y a peu de doutes sur les raisons de ce refus: les Suisses ne veulent pas embarrasser les Américains.