les grands aventuriers et explorateurs suisses (5)

Afghanistan mon amour

Avec sa femme Micheline, Pierre Centlivres a multiplié les terrains en Afghanistan depuis près de 50 ans. Il rend hommage à un peuple courageux et fustige les clichés à l’égard du monde musulman

Une bibliothèque, puis une autre. Dans l’appartement gorgé de lumière de Pierre et Micheline Centlivres, à Neuchâtel, les livres sont partout. Ils sont les témoins d’un demi-siècle de recherches ethnologiques entre la Suisse, l’Inde, l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan, leur principal terrain d’étude. «Nous avons déménagé l’année dernière, nous habitions à 200 mètres d’ici, à côté de la gare, détaille le maître des lieux de sa voix affable et posée. Cela a été tout une aventure…»

Pour Pierre Centlivres, l’aventure peut être domestique. Pour les périples en terre inconnue avec chapeau colonial et fusil en bandoulière, il faut repasser. «Je ne fais pas partie de ces explorateurs attirés par la traversée de l’Amazonie ou du désert de Gobi, souligne-t-il. Quand je suis parti à Kaboul, en 1964, c’était pour occuper le poste de conseiller au Musée national afghan. C’était la possibilité d’avoir un gagne-pain en découvrant le vaste monde.»

Ce choix, déterminant pour la suite de sa carrière, s’est imposé un peu par hasard. «C’est Jean Gabus, alors directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, qui m’a fait cette proposition. J’étais assistant à l’Institut d’ethnologie. A cette époque, je pensais retourner en Afrique. En 1960, j’étais parti deux ans en Guinée pour enseigner le français, le latin et le grec dans un lycée. C’était en pleine décolonisation. Il y avait une effervescence extraordinaire dans les sciences sociales avec le structuralisme de Claude Lévi-Strauss. C’est ce qui m’avait incité à étudier l’ethnologie.»

Ce sera finalement l’Afghanistan, pays dont il ne sait rien ou presque. Pierre Centlivres embarque à Gênes en avril 1964 pour rejoindre Karachi, au Pakistan, puis Kaboul par la voie terrestre. C’est le début d’une passion tenace qui dure depuis près d’un demi-siècle. Il refuse pourtant qu’on le cantonne dans le rôle de «Monsieur Afghanistan». «J’ai toujours veillé à diversifier mes terrains et mes centres d’intérêt dans une approche comparatiste», souligne-t-il.

A Kaboul, l’ethnologue découvre une «ville extraordinaire, avec un vrai exotisme». Dans les rues, on trouve encore des caravanes de chameaux, des artisans regroupés par corporation. La plupart des maisons sont en terre. On trouve, çà et là, des temples hindous et sikhs. «La ville ancienne avait le charme archaïque décrit par les voyageurs du XIXe siècle. Elle a presque entièrement disparu aujourd’hui», détaille le scientifique sans perdre son éternelle distance critique. «Kaboul, c’était aussi les épidémies de choléra. Heureusement, j’étais vacciné.»

Le contexte politique a lui aussi changé. L’Afghanistan des années 1960 est une monarchie dominée par une élite pachtoune. Le pays est calme et sûr, à l’exception de la zone frontière avec l’Union soviétique. «Il y avait une extrême violence rentrée, se souvient Pierre Centlivres. Les dominants étaient impitoyables avec les dominés. Le fonctionnaire en tournée avait le droit de réquisitionner des chevaux. Je me souviens d’un infirmier payé par l’Etat qui avait le titre de docteur. Il battait les paysans qui ne pouvaient pas le payer. Ce n’était bien sûr pas une règle. Mais la tentation était forte car, souvent, les abus n’étaient pas réprimés.»

Le premier travail de Pierre Centlivres est d’apprendre le persan. Il intègre les premiers rudiments sur le tas en compagnie d’étudiants afghans. C’est à cette période qu’il rencontre Micheline Demont, ethnologue d’origine vaudoise. «Nous avons fait connaissance à Kaboul. Elle avait fait sa thèse sur un village de potiers en Iran. Nous nous sommes mariés en octobre 1968 à Köniz, près de Berne», résume-t-il.

Cette rencontre improbable souligne l’ouverture de l’Afghanistan de l’époque, avec de nombreux étrangers qui arpentent les routes du pays. Le plus souvent, il ne s’agit pas de chercheurs, dans l’appréciation scientifique du terme. «On a vu d’étranges individus débouler par vagues, relève Pierre Centlivres avec un sourire ironique. C’étaient des hippies sur la route du Népal. Certains nous proposaient des drogues.»

A la fin de son mandat au Musée national afghan, en 1966, l’ethnologue décide de consacrer sa thèse au bazar de la petite ville de Tâshqurghân (aujourd’hui Khulm), au nord du pays. La présence de Micheline à ses côtés va simplifier sa tâche. «Un homme étranger, célibataire représente aux yeux des Afghans un certain danger pour l’ordre moral. Un couple est plus rassurant, c’est une forme «normale» d’existence. Le fait d’être accompagné me ramenait à leurs yeux dans la normalité. Micheline parlait un persan écrit et distingué appris à Téhéran. Elle pouvait voir les deux côtés du miroir. Elle travaillait avec moi dans le monde des hommes et était reçue chez les femmes.»

Le choix d’étudier une population sédentaire était nouveau à l’époque. «Les ethnologues scandinaves et américains ont fait pas mal de recherches en Afghanistan, mais surtout sur les nomades, précise le chercheur. Ma thèse a mis en évidence que le bazar était une institution totale, pas seulement un lieu d’échange. Liées à des confréries soufis, les corporations d’artisans étaient des corps organisés régis par des règles et des rites. Elles ressemblaient à celles qui existaient en Europe pendant le Moyen Age.» Pierre Centlivres garde un excellent souvenir de son passage à Tâshqurghân, où il a noué de nombreuses amitiés. «Pour les gens du bazar, nous représentions d’autres mœurs, d’autres usages, d’autres valeurs. Il y avait une curiosité réciproque, ce qui légitimait nos questions indiscrètes. Avant d’avoir une réponse, je devais leur raconter comment cela se passe chez nous: que les épouses sont gratuites, que les vaches donnent 40 litres de lait par jour… Ils étaient très intéressés de m’entendre parler d’un pays aux mœurs si exotiques.»

De retour en Suisse au début des années 1970, Pierre Centlivres est nommé conservateur adjoint du département d’ethnographie du Musée de Berne puis professeur à l’Université de Neuchâtel. En Afghanistan commence une longue période de troubles. En 1973, le roi Mohammed Zaher Chah est renversé. La guerre éclate en 1979 avec l’invasion soviétique et la résistance acharnée des moudjahidin.

Dans ce chaos, les Centlivres limitent leurs voyages en Afghanistan. Ils retournent à Tâshqurghân en 1990. C’est un choc: la région est aux mains des islamistes, le bazar est détruit. De 1986 à 1993, ils effectuent plusieurs séjours parmi les réfugiés afghans en Iran et au Pakistan, à Quetta, capitale du Baloutchistan, et dans la région de Peshawar. Leurs études sur la situation des réfugiés dans les zones tribales, sous contrôle des talibans depuis 1990, ont rencontré un important écho. En particulier après le 11 septembre 2001 et la croisade lancée par les Etats-Unis contre le terrorisme.

Le couple retourne en Afghanistan en 1996 sous les moudjahidin et en 1998 sous le régime taliban. Non sans connaître quelques émotions. Pierre Centlivres raconte: «Nous étions dans un convoi du CICR quand nous avons été arrêtés par un groupe de talibans. Ils ont vu mon appareil photo. A l’époque, il était strictement interdit de photographier les gens. Ils m’ont demandé ce que je faisais. J’ai prétendu que je prenais des images des montagnes. Un vieux taliban a dit que j’avais bien raison, qu’elles étaient très belles. Il n’était pas dupe, mais nous avons pu repartir. Cela montre que les talibans n’étaient pas tous des extrémistes.»

Pourfendeurs des idées reçues et du «ce qui va sans dire», Pierre et Micheline Centlivres n’ont jamais cessé de porter leur regard aiguisé sur l’Afghanistan et le monde musulman. En novembre 2005, ils lèvent l’énigme des représentations de Mahomet mises en vente dans plusieurs villes d’Iran depuis la fin des années 1980. L’image récurrente d’un adolescent à l’épaule dénudée est inspirée d’une photographie d’un jeune Tunisien réalisée par l’Allemand Rudolf Franz Lehnert au début du XXe siècle. Les deux chercheurs détaillent leur découverte dans la revue Etudes photographiques. Avec un constat largement occulté deux mois plus tôt dans l’affaire des caricatures de Mahomet: l’islam chiite est beaucoup plus ouvert sur la question de la représentation du Prophète que le sunnisme.

A force de décrypter l’âme afghane, Pierre Centlivres a pris beaucoup de recul sur les normes et valeurs qui régissent les rapports sociaux en Suisse. Avec, sur certains points, des considérations convergentes. «En Afghanistan, l’identité est complexe. L’appartenance la plus forte est l’appartenance tribale ou locale, ou simplement le fait d’être musulman. L’Afghanistan est le premier niveau d’identification uniquement pour la bourgeoisie des villes. On trouve les mêmes questions chez nous: un Vaudois se sent-il d’abord Vaudois ou d’abord Suisse? Les réponses varient selon les cas.»

Grâce à ce bagage, le chercheur a été nommé en 1987 directeur du groupe national de recherche «Naturalisation et pluralisme culturel: approche ethnologique» (PNR 21). «A l’époque, il y avait un sentiment très fort du caractère presque inné de l’identité suisse liée aux notions de «Blut und Boden» (le sang et le sol). Nous avons montré qu’il existe d’autres façons d’appartenir à la Suisse et que le pluralisme des cultures ne menace en rien l’identité nationale.» Sur la base de cette recherche, les Chambres fédérales ont introduit en 1992 le principe de la double nationalité.

Pierre Centlivres est bien décidé à retourner en Afghanistan. «Notre dernier voyage remonte à 2005. C’était l’après-talibans, avec déjà le président Hamid Karzaï. Il faut être prudent. Voyager en Afghanistan nécessite de prendre des précautions. Il est difficile de se promener librement. La sécurité est très relative.»

En attendant un nouveau voyage, le couple continue ses travaux. Micheline Centlivres-Demont prépare le 69e numéro de sa revue biannuelle Afghanistan Info initiée en 1980. Pierre Centlivres écrit, encore et toujours, avec une passion intacte. En témoigne l’introduction du livre Les Bouddhas d’Afghanistan, publié en septembre 2001. Il rend un hommage appuyé aux Afghans, «à leur courage, à leur sens de l’hospitalité, à leur tolérance malgré tout, sans laquelle nul explorateur, nul archéologue, nul voyageur n’aurait pu poursuivre son rêve ou tout simplement fouler le sol de l’Afghanistan.»

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