Chaque année, à l’automne, c’est le même rituel. L’OFSP annonce les variations des primes d’assurance maladie pour l’année à venir et c’est tout de suite un concert de protestations: de la part des ministres de la Santé des cantons les plus affectés et, bien sûr, au sein de la population. Il faut dire que depuis l’an 2000, selon l’Office fédéral de la statistique, les primes de l’assurance de base (LAMal) ont plus que doublé. Et même s’il y a là une certaine logique – les Suisses consomment tant et plus de médecine et de soins –, cela reste dur à avaler.

Présidente de la Conférence des directrices et directeurs cantonaux de la santé (CDS), la conseillère d’Etat Heidi Hanselmann (SG) constate: «Les ressources en personnel de la santé sont limitées alors qu’il y a toujours plus de gens souffrant d’une ou plusieurs maladies chroniques. Or la spécialisation de la médecine accroît le nombre d’interfaces, toujours plus difficiles à gérer par les professionnels de la santé et les patients.» L’amélioration de la mise en réseau de ces professionnels – et donc l’intégration des soins – est une des réponses à cette évolution fâcheuse pour le portemonnaie des assurés et pour l’efficacité des soins.

La santé est un puzzle coûteux. Au fil des décennies, le nombre de titres de médecins spécialistes FMH ne cesse d’augmenter, les cliniques et instituts spécialisés se multiplient au sein des hôpitaux. Même constat pour les professions paramédicales. Pour résumer, alors que dans les années 1980 trois à cinq professionnels étaient impliqués dans le traitement d’une personne hospitalisée, ils sont aujourd’hui jusqu’à dix fois plus nombreux. Et le patient en redemande.

Cette multiplicité d’intervenants n’est pratiquement plus gérable: lacunes et pertes d’informations importantes, surdiagnostics, prises en charge redondantes, complications, réadmissions en hôpital… et explosion des coûts. «Plusieurs études montrent que la surmédicalisation provoque des effets secondaires importants chez les patients et contribue à 30% des dépenses de santé, sans valeur ajoutée», dénonce la CDS. Sans même parler du fait que des maladies chroniques affectent une population en constante augmentation: diabète, asthme, BPCO, multimorbidités chroniques dues à l’âge croissent sensiblement.

La réponse à ce qui ressemble à un cercle vicieux est un cercle vertueux: les soins intégrés. Pour l’instant, c’est encore largement un vœu pieux même si les soins intégrés ont formellement commencé en Suisse en 1990 avec les cabinets de groupe (HMO) et les réseaux de médecins. La mise en réseau a ensuite été élargie à de multiples fournisseurs de prestations tels que les hôpitaux et les systèmes d’aide et de soins à domicile. Mais le potentiel d’optimisation du concept de soins intégrés reste immense.

Un constat, une hypothèse

Le point avec le Dr Luca Emmanuele, membre de la direction à l’assurance maladie CSS et responsable de l’achat des prestations.

«L’idée des soins intégrés se fonde sur un constat et une supposition. Le constat, c’est que tout au long de la chaîne médicale chacun tend à travailler de son côté. La supposition, c’est que si tout le monde travaillait ensemble, il y aurait un bénéfice évident. Pour les coûts assumés par l’assurance maladie, donc pour les primes, mais aussi pour la santé du patient. Pour l’instant, cela reste une hypothèse qu’il faudrait établir par une étude en double aveugle. On n’en est pas encore là.»

Cela dit, cette hypothèse n’est pas combattue. Il y a au contraire un large consensus dans les milieux de la politique de la santé sur le fait qu’il est indispensable de resserrer la mise en réseau et la coordination des partenaires dans la prise en charge du patient. Mais faudra-t-il des modifications légales pour forcer les praticiens à travailler main dans la main? «Je crois qu’on peut y arriver sans modifier la loi», estime le Dr Emmanuele.

Il existe d’ailleurs déjà des systèmes de soins intégrés ailleurs, à l’instar de Kaiser Permanente, fondé dans la baie de San Francisco et actif dans huit Etats et à Washington DC. Ce consortium de gestion intégrée des soins de santé compte plus de 12 millions de membres, a réalisé en 2019 un chiffre d’affaires de 84 milliards de dollars et fonctionne dans 39 hôpitaux et plus de 700 cabinets médicaux, soit un total de plus de 80 000 médecins et infirmières. Son but, en planifiant les séjours de ses patients dans de coûteux hôpitaux et cliniques, est qu’ils y passent un minimum de temps.

Economiser sur sa prime

Dans un système libéral comme celui qui fonctionne en Suisse, des soins obligatoirement intégrés n’existent pas. «Mais on peut y arriver en faisant valoir les aspects positifs aux yeux des acteurs de la santé, pense le Dr Emmanuele. Une meilleure réputation, plus de gains, tandis que le libre choix du patient subsiste.» Il s’agit d’être incitatif, notamment en proposant de nouvelles variantes d’assurance, comme le fait notamment la CSS: «Il nous importe de proposer plusieurs options au patient et de l’aider à mieux naviguer dans le système de santé. Dans un nouveau modèle d’assurance alternative, les divers points d’accès aux soins de santé sont connectés entre eux et s’échangent les informations importantes pour le traitement. Au-delà du médecin de famille traditionnel, il intègre la télémédecine, qui permet d’obtenir un conseil médical 24h/24. Il est même possible d’obtenir un avis médical en entrant les symptômes ressentis sur l’app correspondante de son smartphone. Puis, si ça ne suffit pas, les médecins et les hôpitaux assurent les étapes suivantes.»

Selon le Dr Luca Emmanuele, la généralisation de ce type de consultation devrait avoir un effet manifeste sur les primes: «Les primes ne sont que le reflet des coûts. Or ici l’idée est de dispenser des soins optimaux, pas des soins maximaux. Cela devrait donc freiner l’évolution des coûts.» Reste à voir, complète-t-il, si les médecins et les hôpitaux y trouvent leur intérêt parce que, après tout, moins de coûts c’est aussi moins de revenus. Mais le Dr Emmanuele est confiant: «Il existe déjà des exemples de mise en réseau des compétences, à l’instar du Réseau Delta, en Suisse romande, avec ses 766 médecins qui veillent sur la santé de plus de 250 000 patients.» Utiliser le Réseau Delta, c’est bénéficier d’un rabais de 15% en moyenne sur les primes LAMal.