Restez chez vous, ne sortez que pour faire les courses, pratiquez le télétravail: autant d’injonctions impossibles à suivre pour les paysans. Agriculteurs, maraîchers, viticulteurs, éleveurs: ils continuent tous le travail. Les vaches doivent être traites, les légumes récoltés, les semis plantés. Cependant, là aussi, les problèmes s’accumulent: points de vente fermés, peur grandissante d’une contagion, manque de bras étrangers. Une dizaine de jours après l’interdiction de se réunir annoncée par le Conseil fédéral, les travailleurs de la terre improvisent pour survivre.

La vente à la ferme comme seul débouché

Antoine Hegetschweiler a cru tomber de sa chaise lorsque le Conseil fédéral a décrété la fermeture des marchés. A la tête d’une petite exploitation genevoise spécialisée dans la production de légumes de saison, l’unique moyen d’écouler ses produits venait de disparaître. «Pour continuer de vendre notre stock, nous avons mis en place une structure de vente directe en quelques jours», explique-t-il. Son équipe aménage tant bien que mal un local qui respecte les consignes de distanciation, appelle au soutien sur les réseaux sociaux et croise les doigts en attendant le week-end.

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Heureusement, les clients sont au rendez-vous: «Nous avons tout vendu en une après-midi, souffle le jeune paysan. Magnifique élan de solidarité! En espérant que cela se poursuive.» Dépourvus de points de vente, les petits maraîchers souffrent – mais ils s’organisent. Dans toute la Suisse, les initiatives régionales se multiplient, comme la toute nouvelle plateforme Local Heroes qui permet de trouver les producteurs locaux proches de chez soi.

«Sans les travailleurs étrangers, ce sera compliqué»

Un problème de plus en plus pressant concerne cependant la main-d’œuvre. Car plusieurs récoltes sont imminentes et beaucoup de saisonniers ne pourront pas venir. «En Suisse romande, la récolte des asperges a déjà débuté et les travaux dans les cultures vont fortement s’intensifier dans les prochaines semaines, explique Francis Egger, responsable de la gestion de crise à l’Union suisse des paysans (USP). Nous avons besoin des ouvriers roumains, portugais, polonais. S’ils ne sont pas là, ce sera compliqué.» Les frontières ne sont pas complètement hermétiques, cependant, les employeurs suisses doivent désormais annoncer leurs aides étrangères vingt-quatre heures avant leur arrivée – en précisant leur point d’entrée exact. Une tâche qui demande des capacités administratives dont bon nombre d’exploitations sont dépourvues.

«Nous travaillons d’arrache-pied pour simplifier les procédures», assure l’Office fédéral de l’agriculture. Cependant, rien n’est encore très clair pour le moment – et le temps presse. D’autant que la production suisse pourrait s’avérer critique, alerte Francis Egger: «Si nous avons des problèmes de main-d’œuvre, nos collègues italiens et espagnols en auront aussi et leur production pourrait baisser.» Pour s’assurer que les étals restent pleins, l’USP vient de lancer Agrix, une plateforme web qui met en relation travailleurs désœuvrés et agriculteurs en mal de bras. Et si cela ne devait pas suffire, elle espère obtenir de l’aide des offices de placement cantonaux. «Mais c’est un travail pénible et mal payé», reconnaît Francis Egger.

«Je ne gagne plus rien»

Même branche, autres problèmes: l’élevage. A Fribourg, Christophe Longchamp n’a pas de souci de personnel, mais il travaille désormais gratuitement. Engraisseur de taureaux à Chavannes-le-Veyron (VD), deux tiers de son cheptel est habituellement destiné à la restauration. «Comme tout a fermé, ma viande de qualité supérieure part désormais chez les grands distributeurs Coop et Migros, explique-t-il. J’y perds 300 francs par bête, ce qui représente ma marge habituelle. Donc je ne gagne plus rien. Nous avons l’habitude de connaître des hauts et des bas, mais si ça dure longtemps, ça va être difficile.»

La crise suscite cependant aussi quelques bonnes surprises. A Fribourg, les volailles de l’exploitation familiale de Fabien Thürler ne connaissent par exemple pas la crise. «Pour le moment, nos produits s’écoulent bien, se réjouit-il. Nous n’avons pas d’employés, ce qui évite aussi des tracas. Et puis nous avons la chance de pouvoir travailler en plein air.» Alors que les citadins apprennent à vivre sans sortir, le fermier mesure le privilège de pouvoir chaque jour humer de l’air frais. «Et la pandémie pourrait même avoir un impact positif», veut espérer son collègue Christophe Longchamp: redorer le blason des agriculteurs. «Nous nourrissons la population, rappelle-t-il. Le moment est propice pour s’en rendre compte.» Boris Busslinger



Les gros maraîchers tournent à plein régime

Les grands producteurs profitent de la fermeture des frontières et peuvent répondre à la hausse de la demande. Le problème de main-d’œuvre étrangère se posera pour les cultures qui nécessitent des saisonniers

Constance, confiance. Les gros producteurs maraîchers genevois peuvent rassurer les consommateurs: la nature est en pleine forme, les récoltes sous serres vont bon train, les tomates arrivent.

Si certains petits producteurs sont touchés par l’interdiction des marchés – la plupart des stands sont cependant tenus par des revendeurs – l’immense majorité de la production de légumes est écoulée par les grands distributeurs, Coop, Migros, etc. «La fermeture des frontières fait que ces commerces tablent sur une augmentation de 30% de leur chiffre d’affaires. De plus, les gens, ne pouvant plus consommer au restaurant, cuisinent davantage de légumes à la maison. Nous sommes prêts à fournir cette demande supplémentaire», explique Xavier Patry, directeur de l’Union maraîchère de Genève (UMG). Cette coopérative, forte de 32 producteurs, représente 80% de la production de légumes du canton et assure la commercialisation de la production de ses membres. «Notre activité commerciale est donc en hausse par rapport à une année normale, poursuit Xavier Patry. J’espère vivement que la population continuera de consommer local, lorsque la crise sera derrière, car la mondialisation a montré ses limites.»

Craintes concernant les livraisons de plantons et de graines

Sur le plan de la main-d’œuvre, l’UMG ne nourrit pas d’inquiétude pour l’instant, car le personnel qui travaille dans les serres est sous contrat à l’année. Quant aux employés qui viennent de France, entre 30 et 50%, ils font partie des gens autorisés à passer la frontière.

En revanche, les producteurs qui doivent recourir aux saisonniers pour des cultures spécifiques sont inquiets: «Il s’agit de trouver du personnel d’ici à la mi-avril», explique Jérémy Blondin, directeur de l’Association des maraîchers du Genevois (AMDG), une structure qui représente toute la profession, y compris les petits producteurs. «Certains ont aussi des craintes concernant les futures livraisons de plantons ou de graines, qui proviennent souvent de France ou des Pays-Bas.» Autre souci: minimiser les risques sanitaires pour les collaborateurs. Aujourd’hui, les effectifs sont gérables. Lorsque viendra le temps des récoltes plus massives, ce sera une autre histoire. Laure Lugon