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Agroscope: le gaspillage à 100 millions de la Confédération

Un bâtiment de recherche agronomique flambant neuf à Changins doit être abandonné au profit d’un nouveau site à Fribourg. Employés et chercheurs dénoncent un plan d’austérité qui va coûter très cher

Johann Schneider-Ammann n’avait pas vraiment le sourire en annonçant dans une vidéo la restructuration de l’Agroscope, le 9 mars dernier. Ce réseau de centres de recherches agronomiques fédéraux doit être centralisé d’ici à 2028 sur un site unique à Posieux, dans le canton de Fribourg. Le processus pourrait éliminer des centaines d’emplois, même si Berne n’a jamais articulé de chiffres précis à ce sujet.

Amers et choqués, les employés de l’Agroscope dénoncent un oukase brutal, annoncé sans aucune préparation. «Dans sa vidéo, Schneider-Ammann parlait de se projeter dans l’avenir, de renforcer la recherche. Mais on a compris à son expression que c’était du bullshit», résume une employée qui ne peut être citée nommément – les fonctionnaires de l’Agroscope ont aujourd’hui l’interdiction de s’exprimer dans les médias.

Le conseiller fédéral a depuis reconnu une erreur de communication. Son annonce a dû être précipitée, par crainte de fuites dans la presse dominicale. Aujourd’hui, sa réforme suscite une telle levée de boucliers – dans les cantons, chez les parlementaires et dans les milieux agricoles – que le dossier menace de plomber la fin de son mandat.

«Réduire le béton, garder les cerveaux»

Pourtant, sur le papier, la centralisation fait sens. L’Agroscope dépense 40 millions de francs par an de loyer pour ses sites: Posieux, mais aussi Changins près de Nyon, Reckenholz près de Zurich, et une vingtaine d’autres stations à travers toute la Suisse.

Ces sites, selon certains employés, ont longtemps été gérés comme de petites baronnies indépendantes, au rythme paisible: Changins, par exemple, avait été surnommé le «Palais du sommeil».

Il y a une critique récurrente de la part de l’agriculture. L’Agroscope n’arriverait pas à répondre à toutes leurs attentes

Bernard Lehmann, Office fédéral de l’agriculture

Aujourd’hui, l’objectif proclamé de Berne est de réunir tous les chercheurs en un seul endroit, pour économiser de l’argent et stimuler les synergies. «On veut réduire le béton et garder les cerveaux», explique le directeur de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), Bernard Lehmann.

Héritier d’instituts cantonaux fondés au XIXe siècle, l’Agroscope mène des recherches sur la fertilité des sols, les variétés de blé résistantes aux maladies, les champignons et virus ravageurs, les insectes… Problème: le site de Posieux est bien adapté à la recherche laitière, mais on n’y fera pas pousser de vignes ou d’abricots. Même l’étude du blé y sera difficile.

Berne promet que l’Agroscope conservera des «satellites» régionaux d’une dizaine de chercheurs, mais cela ne rassure pas le personnel. L’idée d’allers et retours permanents entre la centrale et des champs situés sur les bords du Léman, en Thurgovie ou au Tessin est jugée absurde.

Dépenses supplémentaires

Mais la plus grande aberration concerne le site de Changins, où l’Agroscope est en train d’achever, après dix ans de travaux, un centre de recherche flambant neuf. Si le déménagement à Posieux se fait, le bâtiment devra être vidé et affecté à un usage complètement différent. «C’est juste hallucinant, incompréhensible», dénonce un ancien employé.

La construction de l’édifice a été lancée il y a plus de dix ans, alors que Doris Leuthard était ministre de l’Agriculture. Initialement devisé à 60 millions de francs, son coût frise aujourd’hui les 100 millions, selon deux sources qui ont suivi les travaux. Des problèmes de climatisation des serres ont entraîné des dépenses supplémentaires. Un four autoclave à 500 000 francs a été installé. Le bâtiment possède sa propre station d’épuration des eaux, pour s’assurer qu’aucun organisme nuisible ne puisse s’échapper des laboratoires. Plusieurs serres sécurisées doivent encore être livrées.

Il y a un an, l’un des cadres de l’Agroscope, Alain Gaume, assurait dans 24 heures que le site de Changins allait être «renforcé», que les équipes ne seraient «pas touchées» et que le nouveau centre ferait l’objet d’investissements continus «pour le long terme».

Aujourd’hui, le message est totalement inverse. Lorsqu’il est venu expliquer la restructuration aux employés, le 11 mars, Bernard Lehmann aurait admis que la construction d’un nouveau centre à Changins était une erreur. «Je n’ai pas dit que c’était une erreur, corrige le directeur de l’OFAG. J’ai dit: c’est dommage, vu la qualité de l’infrastructure. Mais on aura quelque chose d’aussi bien ailleurs.»

C’est l’autre ironie du projet de restructuration: pour recréer un nouveau centre de recherche équivalent à celui de Changins, il va falloir construire un nouveau bâtiment à 100 millions de francs… à Posieux.

Pour Berne, pas de problème: il suffira de relouer le bâtiment de Changins à un autre office fédéral, voire à des privés. Dans une région nyonnaise en plein boom, il n’y a «absolument aucun risque» que l’édifice reste vide, selon Bernard Lehmann. Tous les bâtiments fédéraux seraient en outre conçus pour être facilement adaptés à d’autres usages.

Sourde hostilité

Mais pour plusieurs personnes bien informées sur l’état des travaux, cette affirmation ne tient pas: «Ce bâtiment ne peut servir qu’à la recherche agronomique», estime l’une d’elles. Sa reconversion ainsi que le déménagement de tous ses équipements risquent de coûter très cher.

Daniel Rossellat, le syndic de Nyon, s’est inquiété de la situation et a écrit au Conseil fédéral. La sous-utilisation actuelle du bâtiment est un «gâchis», estime-t-il. Son abandon le serait aussi, mais le site a tout de même du «potentiel» pour être reconverti, estime le syndic. En y logeant par exemple de futurs projets du canton de Vaud dans le domaine agricole ou des cleantechs.

Le pire, pour les employés de Changins, est de ne pas savoir exactement pourquoi Berne leur en veut autant. Il y a bien sûr la question des coûts, mais aussi une sourde hostilité, venue d’une partie du monde agricole et relayée auprès de Johann Schneider-Amman et du parlement.

«Il y a une critique récurrente de la part de l’agriculture, constate Bernard Lehmann. L’Agroscope n’arriverait pas à répondre à toutes leurs attentes et ferait des choses qui ne sont pas utiles. Trop de protection de l’environnement, par exemple. C’est la nature de la science, la recherche produit des résultats, et ces résultats parfois déplaisent.»

Au contraire, les employés de l’Agroscope estiment que leur travail est plus nécessaire que jamais à l’heure où la Suisse doit diminuer l’usage de pesticides de synthèse. Un domaine où Changins, notamment, excelle: les Grand Crus de Bordeaux lui ont versé 900 000 euros sur dix ans, pour étudier des alternatives aux traitements chimiques de la vigne.

Que va-t-il se passer maintenant? Le Conseil fédéral doit prendre une décision définitive sur la restructuration de l’Agroscope en juin. D’ici là, toutes les parties prenantes seront consultées, promet Bernard Lehmann. Et le moment venu, «on verra si le plan proposé convient».


L’Agroscope en chiffres

Environ 850 employés (équivalents plein-temps), plus de 1000 personnes employées en comptant temps partiels et doctorants. Environ 130 personnes à Changins.

186 millions de budget annuel, avec des revenus de 20 millions environ.

Les locations de bâtiments coûtent 40 millions par an.

Trois sites principaux (Posieux, Changins et Reckenholz), sept sites spécialisés et 14 exploitations (parcelles, fermes).

Plus de 1200 publications scientifiques en 2017.

L’Agroscope a perdu 60 postes depuis 2011. La moitié de ses cadres a été licenciée lors de la précédente restructuration, en 2016.

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