Justice

Ahmed, prétendant au djihad, condamné à 18 mois de prison avec sursis

Pour la première fois, la nouvelle loi contre l'Etat islamique sert à condamner un sympathisant du djihad en Suisse


C’est la première fois en Suisse, que la loi interdisant les groupes Al-Qaida et Etat islamique est utilisée lors d’un jugement. Vendredi, Ahmed, libano-suisse 26 ans, a été condamné à une peine de prison de 18 mois avec sursis par le juge du Tribunal pénal fédéral (TPF) de Bellinzone, pour avoir tenté de rejoindre l’organisation Etat islamique en Syrie. Le suisso-libanais avait été arrêté le 7 avril 2015 alors qu’il s’apprêtait à monter dans un avion pour la Turquie. Ce procès a soulevé une question délicate: peut-on condamner un voyageur du djihad, alors qu’il n’a pas quitté le territoire suisse?

Dans la motivation de son verdict, le juge a estimé qu’Ahmed n’avait pas fait que nourrir le souhait de rejoindre l’Etat islamique en Syrie. Durant huit mois, le jeune homme s’est renseigné sur le djihad, il est entré en contact avec des combattants déjà sur place, il a organisé son voyage. Enfin, il s’est procuré un billet, s’est rendu à l’aéroport et il était sur le point de monter dans l’avion avec sa carte d’embarquement lorsque la police l’a arrêté. «Seule l’intervention des forces de l’ordre l’a empêché de réaliser son objectif», a souligné le juge du TPF pour qui il ne fait «aucun doute» qu’Ahmed avait l’intention de rejoindre le djihad.

La version de l’accusé n’a pas convaincu. Lors de son procès jeudi, Ahmed a affirmé qu’il ne comptait pas combattre avec les djihadistes, mais rejoindre des amis sur place et participer à l’aide humanitaire en faveur des victimes de la guerre. Or, dans un chat avec sa copine en novembre 2014 déjà, le jeune homme exprimait sa volonté de «mourir en martyr», a relevé le Tribunal: «Il ne pouvait ignorer quels sont les buts de l’Etat islamique en Syrie.» Dans la même conversation, Ahmed a également souligné qu’il risquait 5 ans de prison s’il se rendait en Syrie. «Ce n’est pas le genre d’idée qui traverse l’esprit d’une personne engagée dans l’humanitaire», a ajouté le juge.

Un signal à d’autres volontaires

La loi contre Al-Qaida, l’Etat islamique et autres organisations similaires, entrée en vigueur en 2014, stipule que «quiconque s’associe sur le territoire suisse» à l’un de ses groupes, «met à sa disposition des ressources matérielles ou humaines, organise des actions en sa faveur ou en faveur de ses objectifs, recrute des adeptes ou encourage ses activités de toute autre manière est puni d’une peine privative de liberté de 5 ans au plus ou d’une peine pécuniaire.»

Pour le TPF, préparer un voyage pour rejoindre l’Etat islamique tout en connaissant ses objectifs suffit donc à s’associer à cette organisation.
Le Ministère public de la Confédération prend acte de ce jugement «avec satisfaction», a réagi son porte-parole André Marty à l’issue du procès. «Ce verdict montre que la loi nous permet de juger un cas de préparation à un voyage d’un sympathisant du djihad.» Plus de soixante procédures pénales liées au djihad sont actuellement en cours. «Il s’agit pour la plupart de propagande», a souligné le MPC. Le parquet, qui confirme l’existence de «plusieurs scènes djihadistes», pas seulement à Winterthour, espère ainsi donner un signal à d’autres volontaires au départ.

Ce verdict tombe dans un contexte sensible, alors que la Suisse envisage de renforcer la lutte contre le djihadisme. Le Conseil fédéral a fait savoir récemment qu’il souhaite ajouter des instruments à son arsenal. Il envisage la possibilité d’obliger un individu suspecté de sympathies djihadistes à se présenter régulièrement à un poste de police. En outre, le retrait des papiers d’identité est envisagé.


«Le réseau joue un rôle central dans la radicalisation»

Johannes Saal, doctorant à l’université de Lucerne, s’intéresse dans le cadre de ses recherches au djihadisme suisse et international. Le politologue, qui a suivi le procès d’Ahmed à Bellinzone, analyse le processus de radicalisation à l’œuvre

«Il n’existe pas de schéma typique de radicalisation. Dans le cas d’Ahmed, ce qui est frappant, c’est le rôle central joué par son entourage et les contacts qu’il a tissés à Winterthour, où il existe un réseau salafiste avec des connexions en Autriche et dans les Balkans. Le parcours du jeune Zurichois est emblématique: après sa formation, il a tourné le dos à ses amis d’école et s’est mis à fréquenter exclusivement le même cercle de jeunes radicalisés, dans des salles de sport et à la mosquée An Nour. Il était influençable et en quête de reconnaissance.»

«Bien plus que sa foi, c’est sa connexion avec ce groupe d’influence qui a été déterminant dans sa volonté de partir. A ma connaissance, au moins huit personnes sont parties de Winterthour en Syrie, certaines sources évoquent douze cas. Cela représente 10% des voyageurs du djihad repérés en Suisse. La plupart du temps, ce ne sont pas des loups solitaires qui décident de rejoindre la guerre du jour au lendemain. Entrer dans les sphères de l’Etat islamique n’est pas aisé. Il faut se mettre en lien avec les bonnes personnes et obtenir leur confiance, car les membres de cette organisation redoutent d’avoir affaire à des espions.»

«L’acte d’accusation indique qu’Ahmed a organisé son voyage avec l’aide d’un passeur à la frontière turco-syrienne. Un homme qui était également en contact avec au moins deux autres de ses amis, déjà partis de Winterthour pour faire le djihad. Ce qui atteste du rôle central joué par le réseau».

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