Justice 

Aide au suicide: cinq ans de prison requis contre le médecin Erika Preisig

Le procès de la médecin bâloise, accusée de meurtre pour avoir aidé une retraitée atteinte de troubles psychiques 
à mourir, soulève la question sensible de l’aide au suicide de personnes dépressives

A., 67 ans, expliquait ainsi son désir de mourir dans une brève séquence vidéo: «Je ne veux plus souffrir et je suis heureuse de pouvoir quitter ce monde.» C’était le 15  juin 2016, juste avant qu’elle n’ouvre la molette de la perfusion permettant au pentobarbital sodique de l’emporter en treize minutes.

La retraitée a-t-elle agi en pleine possession de ses capacités cognitives? La question était au centre du procès qui s’est déroulé mercredi et jeudi, trois ans plus tard, devant le Tribunal pénal de Bâle-Campagne à Mut­tenz. Pour avoir accompagné A. vers la mort, Erika Preisig, médecin et présidente de l’organisation d’aide au suicide Eternal Spirit, est accusée de meurtre, subsidiairement d’homicide par négligence.

Ce cas soulève la question sensible de l’aide au suicide de personnes souffrant de troubles psychiques. A. avait derrière elle un historique de traitements avortés et de séjours en clinique psychiatrique interrompus. Elle estimait que les médecins ne pouvaient plus rien pour elle et ne cessait d’exprimer son souhait de mourir. Membre d’Exit depuis 1983 déjà, elle s’est d’abord tournée vers l’organisation alémanique. Mais en raison de son diagnostic pas clair et des doutes sur sa capacité de discernement, cette dernière n’est pas entrée en matière. C’est alors que la patiente s’est tournée vers Erika Preisig, au printemps 2016.

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L’accusation requiert 
une peine de 5 ans

Le Code pénal suisse interdit l’aide au suicide lorsqu’elle est animée par des «motifs égoïstes». Aujourd’hui, le Ministère public accuse Erika Preisig d’avoir ignoré les avis d’autres professionnels et violé la loi par «idéalisme», dans le seul but de poursuivre le but qu’elle s’est fixé avec son organisation: «Offrir aux malades psychiques une mort aussi facile et dénuée de bureaucratie que possible, en se passant des psychiatres.» La procureure requiert une peine de 5  ans et l’interdiction de pratiquer l’aide au suicide.

Dans un arrêt du 3  novembre 2006, le Tribunal fédéral admet que les personnes atteintes de troubles psychiques puissent bénéficier d’une aide au suicide, mais estime que pour eux la prescription de la substance létale ne peut se faire sans une «expertise psychiatrique approfondie». Or, selon le Ministère public de Bâle-Campagne, A.  répondait à ce cas de figure. L’accusation s’appuie sur une expertise de Marc Graf, directeur de la clinique forensique des Etablissements psychiatriques universitaires de Bâle-Ville.

Sur la base du dossier médical de A., ce dernier estime que la retraitée, souffrant d’une grave dépression et d’un trouble de la somatisation, n’était pas capable de discernement. De son côté, A., qui se plaignait de fortes douleurs, était convaincue que ses maux étaient physiques. Or selon l’expert, nier la maladie psychique faisait partie des symptômes de son trouble. La retraitée avait beau se montrer indépendante dans son quotidien, elle n’était pas en mesure d’exercer son libre arbitre en ce qui concernait sa mort, estime le psychiatre.

«J’ai agi de manière juste»

«Je suis plus que jamais convaincue d’avoir agi de manière juste», a déclaré, la voix chargée d’émotion, Erika Preisig, qui s’est dite extrêmement affectée par cette procédure. La doctoresse bâloise n’avait «aucun doute» sur la capacité de discernement de sa patiente. Pour forger cet avis, elle s’est fiée à son propre diagnostic après quatre consultations, mais aussi au rapport d’un médecin généraliste disposant d’une formation complémentaire en psychiatrie, ainsi qu’à des entretiens avec les proches et le personnel soignant de A.

Erika Preisig a aussi fait part des difficultés de son organisation Eternal Spirit à trouver des psychiatres prêts à évaluer les patients candidats à l’aide au suicide. «J’espère que cette procédure permettra ­d’améliorer la situation des personnes souffrant de troubles ­psychiques qui souhaitent avoir recours à l’aide au suicide», a-t‑elle ajouté.

«Irrecevable»

La défense, qui plaide l’acquittement, a mené la charge contre l’expertise de Marc Graf, qu’elle juge lacunaire et «irrecevable». L’avocat reproche au psychiatre de n’avoir pas tenu compte de l’avis du personnel soignant et des proches de A., qui la décrivent comme une femme autonome et capable de discernement. Selon la défense, l’arrêt du Tribunal fédéral de 2006 n’exige une expertise psychiatrique que pour les candidats au suicide souffrant 
de troubles psychologiques «lourds». Or ce n’était pas le cas de A., dont le désespoir était lié à l’impossibilité de réaliser son vœu de mourir.

L’avocat reproche aussi à l’expert de n’avoir pas tenu compte, dans son diagnostic, de plusieurs rapports de séjours effectués par A. en clinique psychiatrique. L’attitude réfractaire de A. à l’égard des traitements n’était pas le signe d’un trouble, mais le résultat d’une expérience traumatisante de la patiente avec le corps médical: «Elle a été traitée comme un enfant», affirme l’avocat.

Enfin, la défense estime que l’avis du psychiatre se base sur une vision patriarcale dépassée du rôle du médecin. «Et si A. avait eu raison dès le départ et que ses médecins s’étaient trompés sur son diagnostic?» Le tribunal rendra son jugement mardi prochain.

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