Ethique

Aide au suicide: les tabous s’effritent

Les critères d’accès à l’aide au suicide se sont assouplis avec le temps, mais les débats restent vifs entre défense du libre-arbitre et protection de la vie

Si les progrès de la médecine et de la science nous offrent une seconde adolescence entre 60 et 75 ans, cette nouvelle longévité pose des défis à nos sociétés. A l'occasion du Forum Santé qui se tiendra le 7 novembre prochain à Pully «Le Temps» consacre un dossier spécial aux séniors et à leurs modes de vie.


Il y a eu le botaniste australien David Goodall, venu en mai en Suisse à l'âge de 104 ans pour mourir. Et la Française Jacqueline Jencquel, septuagénaire qui livre sans fard son intention de mettre fin à ses jours afin d'échapper aux souffrances de la vieillesse. Ce qui a frappé, dans ces deux cas très médiatisés, c'est que ni l'un ni l'autre ne souffrent d'une maladie incurable ou mortelle. Tous deux revendiquent le droit à disposer de leur vie. Ils reflètent l'évolution récente des débats autour de l'aide au suicide. 

La Suisse est connue pour son libéralisme en la matière. L'euthanasie active est interdite. Mais selon l’article 115 du Code pénal, l’assistance au suicide n’est pas punissable pour autant qu’elle intervient sans mobile égoïste. La personne volontaire doit être capable de discernement et prendre elle-même le produit létal – le pentobarbital, que seul un médecin peut délivrer. La pratique est encadrée par les codes de déontologie médicale et les organisations telles qu'Exit, qui ont édicté leurs propres garde-fous, plus restrictifs que le Code pénal. Or ces critères évoluent. 

Lire aussi: Suicide assisté: comment le tabou s’est brisé en 20 ans

Exit, l'issue entourée de tabous

A ses débuts dans les années 1980, Exit représentait une issue entourée de tabous, pour des patients en fin de vie qui refusaient l'acharnement thérapeutique. Aujourd'hui, la pratique a fait sa place dans les EMS. Un quart des accompagnements au suicide réalisés par l'organisation concernent des personnes atteintes de maux non mortels. Un tournant a été opéré en 2014, lorsque l'association a accepté officiellement d'accompagner des personnes atteintes de polypathologies invalidantes – des handicaps liés à l’âge.

Un courant libéral au sein d'Exit Suisse alémanique souhaite désormais aller plus loin et permettre aux personnes âgées d'avoir accès au pentobarbital sans prescription et donc sans motifs médicaux. Pour l'instant, le comité de l'organisation a refusé de franchir ce pas, mais continue à explorer les voies possibles pour élargir l'aide au suicide dans le grand âge.

Lire également: En médiatisant sa mort, Jacqueline Jencquel choque

Vers un holà des médecins?

Les lignes ne bougent pas seulement au sein des organisations d'aide au suicide. Dans ses directives médico-éthiques sur l'attitude face à la mort et la fin de vie, adoptées en mai dernier, l'Académie suisse des sciences médicales (ASSM) va elle aussi vers un assouplissement des critères d'accès à l’aide au suicide. Jusqu'ici, son code déontologique réservait la pratique aux patients touchés par une maladie incurable et dont la fin de vie était proche. Ce critère a disparu des dernières directives, qui admettent comme condition une maladie ou une limitation fonctionnelle causant une souffrance que le patient «juge insupportable». 

Mais ce nouveau cap passe mal. La direction de la FMH rejette les directives de l'ASSM. La souffrance ne constitue pas une base de décision suffisamment objective, contrairement à la fin de vie imminente, selon les médecins. Ceux-ci redoutent que le libre-arbitre prennent le pas sur la protection de la vie et la prévention du suicide. Le débat connaîtra un développement crucial le 25 octobre prochain: la chambre de la FMH (son organe législatif) devra dire à son tour si elle intègre ou non les directives de l'ASSM dans son code de déontologie. 

Publicité