Aider les cas de rigueur était pourtant la priorité absolue, à entendre le conseiller d’Etat Philippe Leuba le 14 janvier dernier. «L’urgence aujourd’hui, c’est le traitement des cas de rigueur», déclarait-il lors d’une conférence de presse du gouvernement vaudois. «C’est pour cela qu’on a mis le paquet là-dessus, pour que les montants colossaux de 250 millions consacrés à cette politique puissent être versés dix jours, j’insiste là-dessus, dix jours après la demande déposée, pour autant que celle-ci soit complète. C’est une opération difficile en termes de charge de travail et de traitement des procédures, mais c’est aujourd’hui indispensable.» L’élu annonçait que les forces de travail de l’administration avaient été doublées.

Une rapide enquête effectuée par le collectif Qui va payer l’addition? révèle qu’aucun des acteurs de la branche n’a, dans le canton de Vaud, touché le moindre franc. «On nous a promis que les cas de rigueur seraient versés dans les dix jours. J’ai déposé ma demande le 30 décembre, d’autres restaurateurs l’ont fait le 22 décembre, nous n’avons toujours rien reçu: nous sommes dans une situation plus que dramatique», alerte le tenancier lausannois du XIIIe siècle Antoine Piguet. «Ma gérance me réclame mon loyer que je ne peux pas payer et je n’ai même pas de date à leur donner pour leur proposer un délai. Ils devraient envoyer 50% des aides immédiatement, car l’argent est là, c’est scandaleux.»

Lire aussi: Grandes manoeuvres autour de la levée des restrictions

Le Léviathan de la bureaucratie

Frédérique Beauvois, porte-voix de la détresse des restaurateurs, décrit la situation comme kafkaïenne: «Nous sommes enfermés entre deux autorités qui se renvoient la balle.» Tombés dans le «Léviathan de la bureaucratie», les restaurateurs n’ont toujours rien perçu: «Je n’ai pas trouvé une seule personne qui ait reçu l’argent du canton», déclare-t-elle.

Au Département de l’économie, le responsable de la communication, Denis Pittet, l’explique: «Philippe Leuba l’a dit de bonne foi, lorsqu’il parlait de dix jours, mais le lendemain nous avons reçu les documents définitifs de Berne et notre outil informatif n’était plus adapté. Le délai de dix jours à ce moment-là n’a pas pu être respecté mais il reste notre objectif.» Lors de cette conférence de presse, l’Etat avait pourtant vanté l’engagement de ses services informatifs. Il nous informe que, «depuis le début de la crise», 15 millions ont été distribués et 120 cas de rigueur traités. «Dix autres millions sont sur le point d’être versés», promet-il.

Digues bureaucratiques

Frédérique Beauvois rappelle que sa branche est toujours en train d’attendre les aides de 2020, qu’il y aura ensuite janvier et février à venir compenser, plus les laissés-pour-compte qui n’entrent pas dans les critères fixés par l’Etat. «Par exemple, les personnes qui ont ouvert en mars, ou les nouveaux restaurateurs de plaine dont le chiffre d’affaires a été calculé sur la période creuse de janvier-février», explique la coordinatrice du mouvement Qui va payer l’addition?.

Lire notre éditorial: Drôle de commerce autour des commerces

Au-delà des mots, Frédérique Beauvois veut des actes. Pour elle, il s’agit de faire céder des digues bureaucratiques pour que le changement puisse se faire. «Des gens ont vendu leur établissement à perte, et d’autres n’arrivent même plus à vendre. Un petit restaurateur de Morges dans un centre commercial m’a contactée: personne ne veut de son bien, il n’a pas d’autre choix que de faire faillite. Ces personnes perdent tout et il y a un fossé entre elles et les politiques. On nous a bien libéré les prêts covid en 24 heures, pourquoi ne donne-t-on pas 5% des prêts à tout le monde, quitte à les récupérer par la suite? Les gens ont besoin de liquidités. On nous empêche de travailler, on n’a pas le droit au chômage et on ne touche pas l’argent que l’on devrait recevoir: la situation est odieuse.»