Des «déboires». Voici l’euphémisme qu’a employé mercredi la Cour des comptes (CdC) pour retracer l’historique de l’extension vers l’est du terminal de l’Aéroport de Genève. L’avant-projet, estimé en 2009 à 385 millions de francs, coûte aujourd’hui 620 millions soit une augmentation de 61%. Et comme si cette longue dérive budgétaire n’était pas suffisamment houleuse, l’organe de contrôle rappelle que 29,3 millions de francs ont été engloutis dans des frais d’architectes pour des parties du projet qui ont été «finalement abandonnées».

La gestion erratique de ce nouveau terminal destiné à accueillir un nombre plus important de gros-porteurs illustre la teneur de l’audit de gestion qu’a publié la Cour mercredi. S’étant fait écho de «possibles dysfonctionnements dans la qualité des projets d’infrastructure» de l’institution, la CdC a souhaité radiographier la manière dont l’aéroport les avait gérés.

Et son constat se veut mesuré, considérant que d'«indéniables progrès» avaient été fournis en matière de bonne gestion. Mais si l’aéroport voulait absorber les 25 millions de passagers attendus à l’horizon 2030 – selon des prévisions contestées de l’Office fédéral de l’aviation civile –, il devait clarifier les rôles au sein du conseil d’administration, améliorer la communication dans le but de minimiser le risque de recours liés à ses velléités d’expansion et affiner le niveau de détail de ses grands projets avant d’espérer pouvoir les financer. En clair: la gestion qui prévalait il y a encore quelques années ne permettra pas à l’institution de naviguer sereinement dans un contexte de forte croissance et des investissements qui prennent l’ascenseur: 55 millions de francs en moyenne annuelle entre 2000 et 2010 contre 240 millions environ sur les cinq prochaines années. «L’aéroport de Genève va changer d’échelle», résume Stanislas Zuin, magistrat titulaire de la CdC.

Une lecture en filigrane de l’audit révèle une certaine absence de curiosité de la part des membres d’un conseil d’administration politisé pour au moins 9 membres sur les 20 qui le composent. Sur le cas de l’extension du terminal, ces derniers n’auraient pas cherché à questionner la direction sur les retards pris dans les études et la réalisation du projet, pas plus qu’ils ne seraient penchés sur ses dérives budgétaires. Amateurisme lié à la non-professionnalisation du conseil d’administration? Il faut se tourner vers les propres observations des administrateurs pour obtenir une esquisse de réponse. «Le conseil d’administration relève qu’en l’absence d’un rééquilibrage de la charge de travail, les membres […] ne pourraient demeurer des administrateurs de milice et devraient quasiment être des administrateurs professionnels, ce qui pourrait mettre en cause leur indépendance, engendrerait des coûts supplémentaires et confronterait Genève Aéroport à la difficulté de trouver des personnes disposant du savoir-faire nécessaire pour assurer cette fonction d’administrateur.»

Aux yeux de la Cour, cette seule absence de curiosité n’explique pas tout. «La direction se serait arrangée pour rester opérationnel si le conseil d’administration avait dysfonctionné», explique diplomatiquement Stanislas Zuin. En clair, la direction générale de l’époque pouvait s’offrir le luxe de choisir les éléments qu’elle transmettait aux administrateurs, en l’absence de formalisation des échanges entre les deux interlocuteurs. Là encore, l’exemple de la nouvelle «Aile Est» est particulièrement parlant, puisque le conseil d’administration n’a pas eu l’occasion de se prononcer sur le caractère prestigieux de l’ouvrage. Une étude comparative a démontré que le projet d’extension de l’aéroport de Francfort coûte 3800 francs par m2 contre 15 000 francs pour sa variante genevoise.