Contrairement au printemps dernier, les plus de 65 ans ne font pas l’objet de mesures particulières dans la lutte contre le Covid-19. Eviter les sorties inutiles, limiter les contacts sociaux, respecter les gestes barrières: les consignes sanitaires s’adressent désormais à l’entier de la population, sans distinction d’âge. La fin d’une stigmatisation, se réjouit Tristan Gratier, le directeur de Pro Senectute Vaud, qui souligne la souffrance de certaines personnes âgées isolées, privées de visite à leurs petits-enfants et pointées du doigt au moindre pas à l’extérieur. Malgré ce changement de communication, la vulnérabilité des aînés face au virus n’a pas diminué et la deuxième vague frappe de plein fouet les établissements médico-sociaux (EMS). A Genève, où la situation est «alarmante», quelque 399 résidents sont touchés.

Sentiment d’infantilisation, frustration, isolement: le directeur de Pro Senectute Vaud n’a eu de cesse, durant la première vague, d’évoquer le désarroi des personnes âgées, lassées d’être les «boucs émissaires de la crise». Il salue aujourd’hui le virage effectué dans la communication. «La panique des autorités a mené à cibler les personnes âgées face à une situation inconnue, relève Tristan Gratier. On ne nie pas le fait qu’une personne de plus de 80 ans a, en moyenne, plus de risques d’avoir des complications qu’un jeune en bonne santé, mais il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier.»

Fracture dans la société

Au risque de produire une fracture dans la société. «Les discours du type: «les vieux sortent encore et c’est pour eux qu’on ferme le pays» étaient fréquents ce printemps, se souvient Tristan Gratier. Je ne les entends plus aujourd’hui.» L’enjeu de cette seconde vague reste à ses yeux la solidarité. «Beaucoup de seniors sont très dépendants des proches aidants et sortent de toute façon peu, souligne-t-il. Ce printemps, les gens avaient du temps pour donner un coup de main, faire les commissions ou promener le chien, ce n’est plus le cas aujourd’hui et cela pose des problèmes logistiques.» Pour tenter de relancer le mouvement, Tristan Gratier va inaugurer fin novembre un système d’entraide entre voisins.

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Bioéthicienne à l’Université de Genève, Samia Hurst observe elle aussi un changement de discours autour du Covid-19. «Malgré leur vulnérabilité, les personnes âgées ont aussi des droits, souligne celle qui est aussi vice-présidente de la task force scientifique de la Confédération. Les autorités ont pris conscience qu’elles ne pouvaient pas leur demander de rester chez elles durant le restant de leurs jours.» Pour ralentir la circulation du virus, l’implication de toute la société est, selon elle, plus efficace, y compris pour les personnes vulnérables, qu’un confinement ciblé. «D’autant que l’âge n’est pas le seul facteur de risque, rappelle-t-elle. Un discours centré uniquement sur cette catégorie de la population écarte du radar les personnes porteuses d’autres vulnérabilités.»

Responsabilité individuelle

Malgré ce semblant de liberté retrouvée, les personnes âgées restent plus fragiles face au virus. En Suisse, l’âge médian des victimes est de 84 ans. Pour la médecin cantonale genevoise Aglaé Tardin, il appartient à chacun d’évaluer les risques. «Les plus de 65 ans ne sont pas tous dans le même état de santé, rappelle-t-elle. On ne peut décemment pas demander à tous de se cloîtrer chez eux, il convient que chacun ajuste les mesures à son risque, tout particulièrement pour les plus de 65 ans.»

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Applicable pour les aînés qui vivent seuls, le principe de responsabilité individuelle est plus compliqué à mettre en place dans les EMS, frappés de plein fouet par la deuxième vague, où les résidents cohabitent. A Genève, la situation «dépasse les prévisions les plus pessimistes», déplore Laurent Mauler, directeur du service du réseau de soins du Département de la santé au sein de la task force EMS. Actuellement, près de 75% des 54 établissements du canton sont touchés et 68 décès sont à déplorer depuis le 1er octobre. Durant la première vague, 30% des résidents positifs au Covid-19 étaient décédés. Ce chiffre se situe aujourd’hui autour de 20%.

Des «grilles d’auto-contrôle»

«On n’explique pas comment le virus a pu circuler aussi vite, ni pourquoi certains EMS se sont transformés en clusters, confie Laurent Mauler. Il y a peut-être eu un manque de conscience, un relâchement dans la société civile, qui se ressent aussi au sein des EMS à travers le personnel ou les visites qui restent malgré tout possibles et très encadrées.» Remplacer au pied levé les collaborateurs contaminés (7,3% du personnel est positif), examiner le recours à l’armée ou aux civilistes: la task force est sur tous les fronts. Pour tenter de reprendre la main, les autorités sanitaires ont même mis en place des contrôles inopinés, annonçait lundi la Tribune de Genève. «Ce n’est pas tout à fait juste, nuance Laurent Mauler. Ces visites ont été mal perçues par les EMS. Elles sont dorénavant annoncées et servent à mettre en place des grilles d’auto-contrôle pour aider les établissements à consolider leurs plans de protection.» Le 4 novembre un courrier de la médecin cantonale adressé aux EMS évoquait plusieurs manquements: des activités d’animation sans mesure de protection ou encore des protocoles de nettoyage insuffisants.

Des «autorités déconnectées»

Ce n’est pas l’avis de Laurent Beausoleil, directeur général de l’Association des EMS de Lancy. «Face à cette deuxième vague très forte, les autorités sont dépassées, déconnectées de la réalité du terrain, lâche-t-il. Nous les directions d’établissements sommes mises sous pression, assaillies par la bureaucratie, alors que nous nous efforçons de lutter contre le virus. C’est mépriser ce qu’on vit depuis huit mois.» Un constat sans appel qui, selon lui, peut être mis sur le compte d’un manque d’anticipation.

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Fin septembre, Laurent Beausoleil a dû faire face à une crise sans précédent: en l’espace de 48 heures, 25 des 65 résidents de l’EMS La Vendée sont testés positifs. «Au lieu de prendre des mesures fortes en concertation avec la task force des EMS pour anticiper la gestion de cette deuxième vague, les autorités sont restées dans leur propre schéma, déplore-t-il. Aujourd’hui, alors que la crise s’aggrave, elles organisent des visites inopinées pour pouvoir se dédouaner en cas de problème.» Rassurer les familles, accompagner les personnes en fin de vie, anticiper les dépressions, la détresse mentale: les EMS sont confrontés à de multiples défis, au-delà des soins prodigués contre le Covid-19. Chaque jour, Laurent Beausoleil répète à ses résidents que «la vie vaut la peine d’être vécue malgré les circonstances».