Assurer le financement de l’AVS et de la prévoyance professionnelle tout en maintenant le niveau des rentes: la réforme soumise au peuple le 24 septembre est un véritable exercice d’équilibriste. La gauche, le PDC et les syndicats la soutiennent. Tandis que le PLR, l’UDC et les grandes organisations économiques la combattent. Directeur de recherche en politique sociale chez Avenir Suisse, Jérôme Cosandey porte son regard d’expert sur le projet.

«Le Temps»: La réforme des rentes, soumise au peuple le 24 septembre, est-elle une bonne réforme?

Jérôme Cosandey: Non. Contrairement à ce que prétendent ses partisans, cette réforme n’est pas équilibrée. Ce n’est pas un compromis non plus et la hausse de 70 francs des rentes AVS n’est pas une compensation à la baisse du taux de conversion du 2e pilier.

En clair?

Cette réforme n’est pas équilibrée parce que pendant des années, il a fallu convaincre le monde politique de l’urgence d’agir. Lui expliquer les conséquences de l’arrivée à l’âge de la retraite de la génération des baby-boomers. Et que fait le parlement pour stabiliser les finances de l’AVS? Il augmente les rentes. Avouez que c’est schizophrénique. Un peu comme si vous n’aviez pas suffisamment d’argent pour des vacances mais décidiez de partir trois jours de plus.

Je regrette qu’à chaque réforme, il faille bientôt trouver une compensation pour la faire adopter

Cette réforme n’est pas un compromis non plus car dès le départ, le centre et la gauche savaient qu’ils parviendraient à imposer leurs décisions en séance de conciliation où ils forment une majorité. La preuve: le projet adopté est à quelques détails près celui que le PS et le PDC ont ficelé et fait passer au Conseil des Etats, la première chambre à s’être prononcée. Parler de compromis, alors que le PLR et l’UDC rejettent en bloc la réforme, c’est exagéré. Jamais personne n’oserait qualifier un projet de compromis s’il n’a pas le soutien de la gauche.

Augmenter les rentes de 70 francs pour compenser la baisse du taux de conversion, c’est quoi si ce n’est pas un compromis?

On nous présente effectivement ce bonus comme une compensation. Mais c’est faux. Ces 70 francs seront accordés dès 2018 à tous les nouveaux retraités alors que le parlement a décidé parallèlement qu’il y aurait une génération transitoire de vingt ans. C’est-à-dire que toutes les personnes âgées de plus de 45 ans aujourd’hui ne seront pas concernées par la baisse du taux de conversion. Elles bénéficient d’un droit acquis. Par contre, elles toucheront 70 francs de plus. Il s’agit donc d’une surcompensation. Ou plus directement dit, d’un arrosage qui sert à acheter les voix des baby-boomers.

Augmenter une rente minimale qui s’élève aujourd’hui à 1175 francs, corriger la situation des couples mariés qui ne touchent qu’une rente et demie, n’est-ce pas justifié?

On peut en discuter et trouver des solutions pour certaines catégories bien ciblées de la population. Mais pas au-delà car ce bonus a des effets pervers et provoque des effets de seuils. Notamment pour les personnes qui bénéficient de prestations complémentaires (PC). Ces dernières baisseront d’un même montant que l’augmentation de la rente AVS. De plus, contrairement aux PC, la rente AVS est imposable.

Mais il s’agit aussi de veiller à l’équilibre d’une réforme, de la rendre acceptable?

Il s’agit d’un mauvais signal. Je regrette qu’à chaque réforme, il faille bientôt trouver une compensation pour la faire adopter. Prenez la réforme de la fiscalité des entreprises: elle a été rejetée et la nouvelle mouture prévoit des hausses d’allocations familiales en échange de certains allégements pour les personnes morales. Je préférerais qu’on s’applique à présenter au peuple un bon projet, que les citoyens suisses sont d’ailleurs parfaitement capables de comprendre.

Reste que pour garantir le niveau des rentes, le parlement n’a pas trouvé une meilleure solution!

C’est vrai. La droite n’a pas été capable de présenter un modèle de compensation interne au 2e pilier suffisamment abouti dans le temps imparti. Elle aurait dû le faire très vite, au moment où le projet a été transmis au parlement. Au lieu de ça, PS et PDC se sont entendus avec ces 70 francs. Ils ont fait un coup. Mais ils ont aussi figé les fronts et bloqué les discussions.

Le succès devant le peuple n’est pas acquis pour autant. L’augmentation de l’âge de la retraite des femmes passe mal.

Elle se justifie pourtant, même s’il reste beaucoup à entreprendre pour parvenir à l’égalité salariale, comme améliorer l’offre en structures d’accueil de la petite enfance ou diminuer les tarifs des crèches. Mais ce sont autant de problèmes qu’il faut aborder en amont, avant la retraite.

Voyez-vous dans ce rééquilibrage en défaveur des femmes un premier pas vers la retraite à 67 ans pour tous?

C’est clairement une étape intermédiaire. De tous les pays de l’OCDE, plus de la moitié a déjà décidé voire instauré un âge de référence de la retraite de 67 ans et plus. Ce n’est pas le cas de la Suisse, où l’espérance de vie est pourtant plus longue. Mais la réforme de la prévoyance vieillesse va dans la bonne direction en introduisant la flexibilisation, qui encourage les actifs à travailler plus longtemps.

Malgré le fait que le marché du travail ne veut plus des seniors?

Ce n’est pas tout à fait juste. On confond souvent le sort de deux catégories de seniors. Ceux qui ont un travail et ceux qui l’ont perdu. Les employeurs tiennent à leur personnel expérimenté. La preuve: le taux de chômage des plus de 55 ans est plus bas que la moyenne. Par contre, c’est vrai que ceux qui ont perdu leur emploi à cet âge mettent plus de temps à en retrouver un. Il faudrait se concentrer sur cette réalité, mais à la source, en proposant davantage de formation tout au long d’une carrière, en cernant les profils à risques pour leur offrir des mises à niveau, par exemple.

Même si la réforme de la prévoyance vieillesse 2020 est adoptée, on sait qu’elle a une durée de vie limitée

Malheureusement, je remarque que de nombreux projets font fausse route en voulant protéger davantage les quinquagénaires actifs contre les licenciements. Se faisant, ils risquent de scléroser le marché du travail et surtout d’encourager les contrats à durée déterminée, comme en France.

Les partisans de la réforme, le conseiller fédéral Alain Berset en tête, disent qu’il n’y a pas de plan B. Que les conséquences d’un refus seront graves pour les caisses de l’AVS et du 2e pilier. Vous partagez cette analyse?

Il y a toujours des alternatives. On nous a déjà fait le coup avec la fiscalité des entreprises, mais cet argument fait partie des outils de communication. Car même si la réforme de la prévoyance vieillesse 2020 est adoptée, on sait qu’elle a une durée de vie limitée. Il faudra très vite penser à la prochaine révision. Sauf qu’en introduisant un bonus de 70 francs, en décrétant que la génération de transition est longue de vingt ans, on complique beaucoup les choses.