Le cas tragique du soldat qui a tué délibérément une jeune fille de 16 ans au dernier jour de son école de recrues avec un fusil d'assaut a relancé la question du maintien des armes à domicile. Mais que se passe-t-il à l'armée même? Comment les recrues sont-elles familiarisées au maniement des armes? Officier instructeur qui s'engage depuis vingt ans pour que l'armée réduise les accidents de tir pendant le service, le lieutenant-colonel Alain Baeriswyl, de la Formation d'application de l'infanterie, répond.

Le Temps: Quel est le premier contact d'une recrue avec son arme?

Alain Baeriswyl: Le fusil lui est remis par son commandant de compagnie dans les premiers jours de l'école, en présence ou même par-dessus le drapeau suisse. Cela a une portée symbolique qui reflète notre culture. En Suisse, l'Etat fait a priori confiance à ses citoyens, il est donc citoyen et soldat. Mais avant qu'il ne reçoive son arme, on lui parle de sécurité, c'est une des grandes choses qui ont changé au cours des quinze dernières années.

- Vous n'êtes pas étranger à cet effort pour la sécurité, vous êtes fortement engagé pour que la méthode de formation du tir soit améliorée. Comment y êtes-vous venu?

- A l'école d'officiers il y a vingt ans, j'avais reçu un pistolet et une instruction que l'on peut qualifier d'optimiste. Il fallait tirer 120 cartouches, et si on ne touchait pas la cible, on était contraint de faire des exercices astreignants. Je me suis renseigné et je suis tombé sur une école privée américaine d'instruction au tir, qui avait un représentant en Europe... un Belge. J'ai suivi un stage. Je me suis alors rendu compte qu'on m'avait enseigné un emploi de l'arme déconnecté de la réalité. Je savais faire des trous sur du papier, alors que les armes sont faites pour faire des trous dans les gens. Le problème ne se pose pas seulement à l'armée suisse. Dans toutes les armées occidentales, on a dissocié l'instruction du tir, confinée aux stands, et le combat, sur le champ de manœuvre avec des cartouches à blanc. On apprend aux soldats à tirer, mais pas à vivre avec une arme.

- Et comment apprend-on à vivre avec une arme?

- On apprend le respect. Par principe, une arme est toujours chargée, même si elle ne l'est pas. C'est le fondement de tout le système d'instruction moderne du tir. Cela implique de ne jamais pointer le canon sur quelque chose qu'on ne veut pas détruire, de ne jamais avoir le doigt sur la détente et d'être sûr de sa cible. Il faut que cela devienne un réflexe. Le règlement du fusil d'assaut, aujourd'hui encore, prévoit 57 règles différentes que personne n'arrive à mémoriser. Avant que l'armée n'introduise définitivement la Nouvelle technique de tir de combat en 1995, que l'on appelle désormais instruction au tir, nous perdions un à deux hommes par année suite à des accidents de tir, soit en service, soit lors des tirs obligatoires. A l'exception de la mort d'un premier lieutenant en 2005 à Saint-Maurice, nous n'avons plus eu aucun décès à déplorer. Cela fait une trentaine de vies épargnées.

- C'est une évolution très heureuse, mais que faites-vous pour éviter les cas civils de mort violente causés par une arme de l'armée?

- L'arme est là-dedans (pointe de l'indexcontre sa tête). Un couteau, même un crayon pointu, c'est aussi une arme... Il y a des usages abusifs. La seule façon de contrôler et de limiter la casse, c'est d'éduquer les soldats, mettre des garde-fous. Le problème n'est pas lié à l'arme. Si on restreint l'accès aux armes militaires, on obtiendra le résultat contraire. La sécurité va diminuer, et le nombre des morts et des blessés augmenter.

- Pouvez-vous repérer les recrues à problèmes?

- Un instructeur expérimenté le détecte très rapidement, un jeune sergent milicien a besoin d'un peu plus de temps. Mais on reconnaît assez vite les comportements à risques.

- Comment se manifestent-ils?

- Il y a les jeux idiots, comme le chef de section qui pose le canon de son pistolet sur la tête d'une recrue qui a commis une erreur de manipulation. Mais un tel cas remonte à plus de quinze ans. Ou ceux qui font les clowns avec leur arme. Dans les premières semaines de l'école de recrues, on renvoie 5 à 10% des jeunes. Et cela ne tient pas au système de milice. Cette proportion est la même partout. Une armée attire les extrêmes: on y trouve le meilleur et le pire de la société.

- L'attitude des jeunes hommes envers les armes a-t-elle changé?

- Non. Je n'observe ni une plus grande fascination, ni une plus grande retenue. Mais nous devons faire face à l'influence négative des multimédias en général. C'est un des gros problèmes des premières semaines de l'école de recrues: nous devons débanaliser la mort et remettre des barrières. Un jeune de 20 ans a déjà vu 20000 meurtres à la télévision, et certains jeux vidéo sont trop réalistes. La sécurité passe aussi par une formation à l'éthique. Le monopole de la violence légitime revient à l'Etat, et l'on ne tire que sur ordre. Sinon on forme des seigneurs de la guerre ou des bandes armées.

- Vous avez des enfants? Ils jouent avec des pistolets?

-J'en ai quatre. Ils n'ont pas le droit d'avoir des armes factices à la maison, à part une épée Viking en plastic. S'ils sont intéressés, je les accompagnerai dans une société de tir quand ils auront l'âge.