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Alain Barel, 52 ans, cadre: «On fait courir les chômeurs âgés comme des poulets sans tête»

Travailler plus longtemps? Encore faut-il que le marché de l’emploi fasse une place aux seniors. Quatrième et dernier de nos portraits dans le cadre de la réforme des retraites

En votation le 24 septembre, la réforme des retraites provoque de vifs débats entre les générations. Avec quatre portraits, durant deux jours, Le Temps a évoqué ce projet au travers de parcours individuels.

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Il est soulagé, Alain Barel. Après une longue traversée du désert, il a retrouvé un poste de cadre dans l’administration de la commune de Carouge, canton de Genève. A l’âge de 52 ans, il a subi un brutal coup d’arrêt dans sa carrière professionnelle: dix-huit mois de chômage. Une expérience qui marque: «Parfois, j’ai eu l’impression qu’on faisait courir les chômeurs âgés comme des poulets sans tête.»

Jusque-là, tout roulait. Après avoir décroché un master dans l’informatique de gestion à l’Université de Genève, il travaille dans une banque durant dix-sept ans, avant de se mettre à son compte et de faire du conseil. Jusqu’au moment où, en 2015, il a perdu un gros mandat, ce qui l’a contraint à liquider son entreprise.

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«Logique»

La réforme des retraites, il l’a suivie de loin. La hausse de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans dans l’AVS, la baisse du taux de conversion dans la prévoyance professionnelle, le financement par une hausse modérée de la TVA: tout cela est «logique» compte tenu des problèmes financiers de ces assurances sociales. «Personnellement, tout compte fait, je pense que je vais y perdre. Mais je suis un bon Suisse. Il faut bien faire quelque chose. Dans l’ensemble, c’est un bon compromis.»

Il ne se fait pas d'illusion

Et l’avenir? Alain Barel ne se fait pas d’illusion. «En raison de la hausse de l’espérance de vie, je pense qu’une élévation de l’âge de la retraite à 67 ans ou plus est incontournable. Il y aura donc un décalage toujours plus grand avec la réalité du marché», déclare-t-il. Durant sa période de chômage, il a pris conscience du fossé existant entre cette dure réalité et le discours des autorités qui prétendent que tout va bien pour les seniors en Suisse.

«Je pense qu’il y aura deux économies à l’avenir.» La première, très compétitive, concernera les travailleurs jusqu’à 55 ans environ. La deuxième, une «économie parallèle», moins axée sur la productivité et le profit, emploiera des actifs de 55 à peut-être 75 ans si la santé le leur permet. Elle engagera surtout des gens prêts à gagner moins dans des entreprises peut-être en partie soutenues par l’Etat. Une sorte de marché du travail à deux vitesses. «C’est une vision un peu noire. Je ne souhaite pas qu’on en arrive là, mais je le crains.»


 

Ce que la réforme change pour les seniors

■ Inconvénients

Le bonus AVS de 70 francs par mois (226 francs au maximum pour les couples) ne sera attribué qu’aux futurs retraités, dès 2018 et l’entrée en vigueur de la loi. Ce choix s’explique: il vise à compenser la future baisse des rentes du deuxième pilier en raison de la diminution du taux de conversion. Sauf qu’il y a un effet de seuil. Monsieur Y., 65 ans aujourd’hui, ne percevra pas ce supplément. Son ancien collègue, Monsieur Z., 64 ans, le touchera alors qu’il n’est pas affecté par la baisse du taux de conversion (lire ci-dessous: les avantages de la réforme).

S’il n’a qu’une petite rente, Monsieur Z. pourrait ne pas voir grand avantage à ce bonus sur l’AVS. Car les prestations complémentaires auxquelles il aurait droit seront recalculées en conséquence. En résumé, il pourrait perdre en prestations complémentaires ce qu’il gagnera de plus avec l’AVS. Avec un autre effet indésirable: l’AVS est imposable, ce qui n’est pas le cas des prestations complémentaires.

Enfin, les seniors en emploi craignent surtout pour leur poste car le marché du travail leur est peu favorable. La digitalisation, la pénibilité de certaines professions les poussent vers la sortie. Ce n’est pas la catégorie de la population qui est la plus représentée dans les statistiques du chômage. Par contre, lorsqu’un senior perd son emploi, il met plus de temps à en retrouver un autre.

La réforme de la prévoyance vieillesse tient peu compte de cette réalité et, à Berne, les tables rondes sur le sujet se succèdent sans que des mesures concrètes n’en ressortent.

■ Avantages

Dans le deuxième pilier, le projet épargne une génération dite de transition. La baisse du taux de conversion, qui permet de calculer le montant d’une rente annuelle sur la base du capital épargné durant sa carrière professionnelle, n’affectera pas les personnes âgées de plus de 45 ans, lesquelles bénéficieront du droit acquis (assurés nés en 1973 et avant).

Autre élément: les personnes de 58 ans et plus qui perdent leur emploi resteront assujetties auprès d’une institution de prévoyance. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, elles doivent obligatoirement retirer leur capital LPP.

Enfin, signalons une légère correction des bonifications de vieillesse, soit le pourcentage de cotisations à la LPP. L’écart entre la génération 45-54 ans et 55-65 ans sera réduit d’un point de pourcentage. (M. Go.)

Dossier
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