«Je m’engagerai avec passion.» La réponse apportée par Alain Berset à ceux qui l’ont qualifié de «candidat lisse», durant la campagne, aura-t-elle convaincu? Fidèle à ses habitudes, le Fribourgeois s’est montré extrêmement prudent face aux médias, ce mercredi, au sortir de son élection au Conseil fédéral. La défaite de l’UDC? «Les éléments de stratégie ne m’appartiennent pas», a coupé le nouvel élu, affichant une certaine rigidité face aux questions des journalistes. Seule confidence: Alain Berset, qui fêtera ses 40 ans en avril prochain, pourrait s’imaginer, vu son âge, passer trois législatures – douze ans – au Conseil fédéral: «Cela me paraît une période raisonnable.»

Son entrée au gouvernement marque l’aboutissement logique, presque implacable, d’une carrière entièrement tournée vers la politique. «Il se prépare», commentaient déjà, il y a plus d’un an, des socialistes du premier cercle lorsqu’il fut su qu’Alain Berset était allé peaufiner ses aptitudes linguistiques en Allemagne. L’impression d’une ascension irrésistible et rapide dans les méandres de la politique fédérale tient sans doute au fait que personne ne lui a jamais mis de bâtons dans les roues. Depuis deux semaines, il a multiplié les contacts bilatéraux au parlement pour grossir encore ses soutiens. Mercredi, ses camarades le voyaient faire 90 voix au premier tour, il en a obtenu 114. Même le «bulldozer» Pierre-Yves Maillard n’a pas fait le poids.

Une majorité du parlement aura préféré la mécanique intellectuelle du Fribourgeois au caractère affirmé de son concurrent. Le groupe socialiste a présenté deux candidatures à l’élection qui, de l’avis général, étaient de haute qualité. Au final, une petite majorité du groupe socialiste et des Verts a voté en faveur d’Alain Berset – notamment des élus alémaniques du PS, dont beaucoup sont farouchement hostiles à Pierre-Yves Maillard.

Le sénateur, qui était officiellement soutenu par le groupe vert libéral, a en revanche fait le plein de voix au centre de l’échiquier politique. «Pour beaucoup d’élus du centre, notamment du PLR, Pierre-Yves Maillard se situe trop à gauche. Il est trop étatiste», souffle un conseiller national. «Les libéraux-radicaux ont préféré voter pour un social-démocrate que pour un socialiste», analysait pour sa part un observateur. Enfin, les prises de position de Pierre-Yves Maillard dans le domaine de la santé, entend-on, lui auraient aussi coûté des voix. Et ni ses auditions «remarquables» devant les groupes parlementaires ni sa ­lettre envoyée à tous les élus, n’auront permis d’inverser la vapeur. Même si, à en croire le démocrate du centre Guy Parmelin, le conseiller d’Etat vaudois, qui insistait sur sa capacité de ficeler des compromis, aurait séduit les trois quarts du groupe UDC…

De toute évidence, en tant que membre de l’Assemblée fédérale, Alain Berset disposait d’une longueur d’avance. Pour le spécialiste en communication politique et ancien secrétaire général du PDC, Iwan Rickenbacher, «il est d’ailleurs normal que l’Assemblée choisisse l’un de ses membres. Cela restreint certes le choix du parlement, mais cela s’inscrit dans la tradition. Le fait de se connaître, les contacts humains, confèrent une certaine sécurité à l’élection.»

En outre, poursuit Iwan Rickenbacher, il ne faut pas négliger la «grande solidarité qui existe entre les membres du Conseil des Etats. Ce phénomène assure près de 40 voix d’un coup aux candidats sénateurs, ce qui équivaut presque à un groupe parlementaire.»

Alain Berset lui-même admet que le fait de siéger sous la Coupole «a joué un rôle. Je suis actif depuis huit ans au parlement et j’ai présidé le Conseil des Etats. Cela étant, souligne le nouveau conseiller fédéral, c’est plus ouvert qu’il n’y paraît. Il n’y a pas que les parlementaires qui peuvent être élus.»

Le Fribourgeois répondait là au candidat malheureux Pierre-Yves Maillard. Interrogé suite à sa non-élection, le Vaudois a estimé «dommageable que l’on ne puisse plus être élu si l’on ne fait pas partie du sérail. Cela pose un vrai problème.» Une critique que le président du PS, Christian Levrat, a relativisée: «Pierre-Yves Maillard fait lui aussi partie du sérail, hier en tant que conseiller national, aujourd’hui en tant que personnalité incontournable de la scène politique suisse, et président de la Conférence des directeurs cantonaux de la santé.»

Enfin, la victoire d’Alain Berset s’expliquait aussi, mais dans une moindre mesure, par le lobbying efficace de ses alliés sous la Coupole. Une vingtaine de députés et de sénateurs, pas uniquement socialistes, ont ainsi chaperonné la candidature du Belfagien. «On a fait ce qu’il fallait», se félicitait le socialiste fribourgeois Jean-François Steiert, le coordinateur de cette campagne: «Alain Berset est vif, ouvert d’esprit et il sait travailler en équipe. C’est une qualité importante. Il faut avoir les idées claires lorsque, en commission, vous devez convaincre des élus qui ne sont pas de votre bord politique.»

Du côté des Vaudois, la déception l’emportait. Mais si Alain ­Berset est taillé pour le poste, se consolaient certains déçus, Pierre-Yves Maillard, lui, «se serait peut-être ennuyé».