Que l’on sache, aucune diseuse de bonne aventure n’a prédit à Alain Berset qu’il serait conseiller fédéral quand il serait grand. Mais il avait trente ans à peine, benjamin des Etats, que certains autour de lui le projetaient déjà dans cet avenir. Il ne s’est jamais fait prier. Né dans une famille où l’on fait de la politique et du sport, n’a-t-il pas été élevé naturellement dans l’idée qu’il faut participer aux affaires et si possible être le premier?

Sa campagne pour les Etats, en 2003, contre le préfet radical Jean-Claude Cornu, est une candidature de combat qui tourne à la victoire surprise. Elle va révéler le politicien, qui s’était déjà fait remarquer à la Constituante fribourgeoise. Son parcours est rapide, sans la moindre faute.

Sous l’habillage lisse qui lui a été reproché et le cliché commode de gendre idéal, il y a la forte détermination de celui qui va droit au but et se donne les moyens de réussir. La courtoisie parfaite et l’attitude modeste peuvent aller de pair avec une certaine froideur, chez ce politicien plutôt cérébral, et de la coriacité lorsqu’un obstacle se présente. Sa brillante accession de mercredi est une production exemplaire de la machinerie fédérale, certes, mais aussi de la machinerie Berset.

Pour être le plus jeune aux Etats, il ne s’en est pas moins senti immédiatement à l’aise dans ses nouveaux habits, dans les codes sans lesquels on ne peut s’imposer à la chambre des cantons. Ayant présidé ce cénacle en 2008-2009, il y est populaire au point que ses pairs l’ont soutenu à la quasi unanimité, au risque de passer pour corporatistes.

Travail au corps

Etant au quotidien sous la Coupole, ce pur professionnel de la politique a pu préparer sa candidature de longue date. Mais, même dans la dernière ligne droite, quand il faut convaincre les hésitants, lui et ses partisans ont travaillé au corps de manière systématique les élus du National.

Le «couple» formé avec Christian Levrat, président du Parti socialiste suisse, a fonctionné à merveille. Le président du PSS s’est tenu officiellement à la réserve, mais cela n’empêche pas les «Maillardistes» de lui reprocher un manque de neutralité. Il n’aurait manqué aucune occasion de vanter les mérites du syndicaliste Pierre-Yves Maillard plutôt que ceux du conseiller d’Etat. Comment le partenariat Levrat-Berset évoluera-t-il maintenant que la distribution des rôles est modifiée?

Le triomphe d’Alain Berset est aussi celui de toute la délégation fribourgeoise à Berne. Elle a fait preuve d’une cohésion parfaite, dont la vaudoise n’est pas forcément capable. L’autre conseiller aux Etats, Urs Schwaller (PDC), a pesé de tout son poids auprès du camp bourgeois.

Pour s’être projeté d’emblée dans les emplois fédéraux, Alain Berset a pu avancer sans faire de victimes au sein de son parti cantonal. Il y est apprécié pour sa compétence et sa disponibilité. Il participe aux succès électoraux de ces dernières années, sans pour autant pouvoir se flatter d’avoir formé une jeune génération à un projet politique. Lui reprocher de ne s’intéresser qu’à sa propre carrière serait pourtant injuste. En 2007, il a prouvé ses aptitudes florentines lors de la chute de Christoph Blocher.

Le scénario le plus probable est qu’Alain Berset reprenne aujourd’hui les Affaires étrangères. Un département pour lequel il semble taillé, son profil feutré s’accompagnant d’une ouverture culturelle internationale. A Bruxelles, il n’aurait pas de peine à discuter d’égal à égal. Ce premier de classe a d’ailleurs réussi en son temps le concours diplomatique, sans entrer dans la carrière puisqu’il a préféré travailler pour Bernard Soguel, le patron de l’Economie publique neuchâteloise. Il serait bien accueilli au DFAE, dont les collaborateurs sont avides d’écoute et de pragmatisme après le règne de Micheline Calmy-Rey. S’il se retrouve au DFAE, il pourra apporter sa réponse à la question éternelle: ce département est-il vraiment important, en particulier pour la gauche?

Alain Berset mettra au profit du Conseil fédéral sa capacité d’analyse et sa vivacité intellectuelle. D’autres ont réussi avant lui dans le poste sans avoir eu de précédentes expériences d’exécutif. Ses partisans lui font parfaite confiance pour établir des liens et maîtriser le département. Mais saura-t-il y prendre les risques qu’il a soigneusement évités durant sa campagne? Défendre un projet dans lequel son camp puisse se reconnaître? Ces questions sont dès maintenant ouvertes.