Au moment où la Thurgovie joue avec le feu linguistique en décidant de repousser l’enseignement du français au secondaire, la Confédération passera-t-elle à l’action? Le moment n’est pas encore venu, la balle est encore dans le camp des cantons, explique Alain Berset. Si ceux-ci ne trouvent pas de solutions pour respecter le compromis adopté en 2004, le ministre de l’Intérieur menace d’intervenir.

Le Temps: Vous avez plusieurs fois rappelé aux cantons qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir en matière de langues. En mettant en consultation son plan d’études qui repousse l’enseignement du français au degré secondaire, la Thurgovie ne l’a-t-elle pas franchie?

Alain Berset: Ma ligne de conduite n’a pas changé: la question des langues nationales est très importante pour un pays comme la Suisse dans lequel nous avons une grande diversité linguistique, mais aussi régionale et culturelle. C’est un facteur d’intégration. Les cantons, qui sont chargés de la formation, ont tous, individuellement, une responsabilité à l’égard de l’ensemble du pays et de la cohésion nationale.

– Alors, pourquoi n’avez-vous pas tapé du poing sur la table?

– Pour l’instant, je fais confiance aux cantons pour régler la question. Au sein de la CDIP (la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique), les cantons ont adopté en 2004 un compromis très précis sur les langues; cette stratégie a été réaffirmée en 2014 par 22 cantons contre 2. Elle prévoit que deux langues étrangères soient enseignées au cours de la scolarité primaire, dont au moins une deuxième langue nationale; l’ordre d’introduction entre cette langue nationale et l’anglais est laissé au libre choix des cantons. A cela s’ajoute que la population suisse a accepté en 2006, à une très large majorité, un article constitutionnel sur l’harmonisation scolaire. On ne peut pas revenir en arrière comme cela.

– Dès lors, la Confédération devrait intervenir, non?

– La question est sensible, il faut mener le débat le plus sereinement possible. A l’heure actuelle, nous essayons de trouver une solution avec les cantons, nous avons d’excellents contacts avec eux, comme avec la CDIP. Nous menons un travail de préconsultation sur les différentes possibilités d’action au niveau fédéral. Nous sommes dans une situation où des décisions cantonales ont une portée nationale. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que nous restions les bras croisés si les cantons nous remercient de les avoir consultés, mais ensuite ne respectent pas les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés.

– Faut-il absolument s’accrocher à l’enseignement de la seconde langue nationale en primaire? Est-ce que l’essentiel n’est pas le niveau linguistique atteint à la fin de l’école obligatoire? Ainsi, si l’apprentissage du français était renforcé au niveau secondaire comme veut le faire la Thurgovie, le résultat serait le même…

– Peut-être, mais en parallèle, un autre canton, celui de Glaris, fait le contraire: il veut rendre optionnelles les langues nationales au secondaire. Les cantons ne sont donc pas d’accord sur le sujet. Et il a toujours été clair que, pour obtenir une connaissance suffisante des langues à la fin de l’école obligatoire, il faut commencer la sensibilisation en primaire.

– Comprenez-vous l’argument des enseignants selon lequel apprendre deux nouvelles langues en primaire représente une trop lourde charge pour les écoliers, surtout pour les allophones?

– C’est vrai qu’enseigner deux langues étrangères à l’école primaire est exigeant en termes de moyens. Mais derrière la pratique, il y a une question de principe. Il ne s’agit pas seulement de la capacité de se comprendre. Une langue, c’est aussi l’accès à la culture de l’autre et au fonctionnement du pays. C’est une erreur d’opposer les questions pédagogiques et politiques. Elles représentent les deux faces d’une même pièce, on doit pouvoir gérer à la fois l’une et l’autre.

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