Le personnage est attachant. Il aime le contact, le dialogue, le débat d’idées. Et le respect, vertu cardinale. Il rappelle qu’après une formation de graveur et avant de devenir politicien professionnel, il fut éducateur dans un home d’enfants «difficiles», à La Chaux-de-Fonds, durant treize ans, et que chez lui, «l’aspect éducatif l’a emporté sur le dogmatisme».

Le popiste Alain Bringolf s’installe une dernière fois, ce mardi, sur les bancs du Grand Conseil neuchâtelois, qu’il fréquente depuis 36 ans. «Je prends ma retraite avec sérénité», dit-il, sans émotion apparente, à près de 70 ans. A l’inverse du socialiste Claude Borel, qui termine aussi sa neuvième législature et en brigue une dixième, Alain Bringolf cède sa place.

Il explique, méthodiquement, la voix posée, avec un sourire bienveillant, qu’il n’a jamais «joui» du pouvoir. Il a pourtant gouverné la Ville de La Chaux-de-Fonds durant dix-huit ans. «J’exerçais un pouvoir de service, je gérais une responsabilité», explique-t-il. Alors, quand la gauche a pris le pouvoir cantonal à Neuchâtel, en avril 2005, «ce ne fut pas le Grand Soir. J’étais content, bien sûr, mais il aurait fallu accompagner ce renversement d’une loi sociale plus juste.»

Gauche de pouvoir

Sans animosité, mais avec détermination, Alain Bringolf jette un regard déçu sur la législature qui se termine. «Pas désenchanté, car je n’avais pas grande illusion.» Et d’expliquer qu’«il y a la gauche de transformation et celle de pouvoir. Les socialistes sont la gauche de pouvoir».

Ce qui a plombé l’enthousiasme de la victoire rose-rouge-verte de 2005, «c’est que le Conseil d’Etat a décidé d’appliquer rigoureusement le frein aux dépenses», déplore Alain Bringolf. «Nous souhaitions reporter son entrée en vigueur, pour que les nouveaux conseillers d’Etat prennent le temps de mieux mesurer les effets des mesures à prendre.»

Comment voyait-il, alors, la gauche exercer le pouvoir, dans un canton accusant, à l’époque, un déficit de 100 millions? «En ne misant pas sur la vitesse. Le canton serait sorti moins vite des difficultés financières, mais il y aurait eu moins de dégâts relationnels.» Car, plus encore que la rigueur incarnée par le ministre des Finances, Jean Studer, c’est la méthode «rouleau compresseur» qu’Alain Bringolf déplore. «Le Conseil d’Etat dit être allé à la rencontre des gens. Mais il n’a pas écouté. Il a cherché à convaincre qu’il avait raison.»

Et le «sage popiste», dont tout le monde salue la capacité à dialoguer, d’apprécier pourtant ce «bon gouvernement, peut-être le plus solide et le plus courageux que j’aie vu en 36 ans», mais de regretter qu’il ait mené une «politique entrepreneuriale, appliquant les règles de l’économie». Il s’en prend à Bernard Soguel, ministre de l’Economie, «qui s’est plié aux lois de l’économie, sans chercher à corriger leurs inconvénients».

A propos du gouvernement et de Jean Studer encore: «Ils se félicitent d’avoir réduit la masse salariale du canton de 10%. Qu’on puisse se fixer un tel objectif m’est insupportable! Si on avait eu l’ambition de réorganiser l’administration, avec le souci du service à la population, et qu’on arrive incidemment à faire des économies, j’aurais accepté.» Et d’affirmer que, «plutôt que le résultat, c’est le sens de l’action politique qui compte».

Jean Studer aurait-il trahi la cause de la gauche? «Non, nuance Alain Bringolf. Mais c’est un socialiste de pouvoir. Son action fait des perdants. Il n’a pas su donner plus d’humanité.» Pas question toutefois de prôner un retour de la droite au pouvoir. «J’espère surtout que la majorité de gauche se renforcera, grâce à la gauche de transformation.»

Après 36 ans d’activisme parlementaire, notamment en commission où il a su se faire écouter, Alain Bringolf rentre dans le rang, le sentiment du devoir accompli. «Ma qualité principale? La constance. Je crois avoir fait la seule chose possible: dire et répéter qu’il y a des réponses différentes aux problèmes. C’est modeste et peu spectaculaire, mais j’ai l’honnêteté de penser que c’est constructif.»

Aurait-il mal vécu la faillite du communisme? «Je reste interloqué de voir que le capitalisme attire toujours autant, alors que notre théorie, qui est pourtant plus juste, passe si mal.» Alain Bringolf s’interroge: «Comment un système politique, pourtant juste, peut être dévoyé pareillement par l’attrait du pouvoir, pour finalement dysfonctionner autant?» C’est comme avec le bilan de la législature de gauche dans son canton. Alain Bringolf est déçu, mais pas désenchanté.

Chercher l’équilibre

A défaut de révolution, il se satisfera d’avoir permis «à quelques-uns d’aller un peu plus loin dans la vie. J’ai la fâcheuse tendance à voir ce qui réunit les êtres humains avant ce qui les sépare».

En retraite politique, Alain Bringolf cherchera l’équilibre, «entre moi et les autres, entre nous et la nature». Au dogme marxiste, le popiste semble préférer, désormais, la vision écologique. Encore que ce ne soit pas récent: «J’ai une voiture électrique depuis vingt ans.» Plus fondamentalement: «Je suis très angoissé pour l’avenir de l’humanité, cette consommation à outrance.»

A la table du secrétariat du POP à La Chaux-de-Fonds, où on s’assied sans autre forme de protocole, ou sur son vélo (il parcourt 3000 kilomètres par an), ou encore lorsqu’il élève poules, pigeons et lapins de race, Alain Bringolf a toujours besoin de philosopher, débattre, écouter. «Et si je savais écrire un peu mieux, je serais intéressé à raconter mon parcours politique», dit-il à l’heure de la conclusion.