Valais

Albinen face au reste du monde

Malgré eux, les 243 habitants d’un petit village du Haut-Valais ont souffert d’une soudaine et étrange médiatisation. Pour ralentir le dépeuplement des lieux, une initiative communale proposait aux nouveaux arrivants une prime de 25 000 francs, assortie de conditions parfois mal comprises. Récit d’un «buzz» mondial bien singulier

Applaudissements nourris et sourires soulagés. Réunis ce jeudi en assemblée primaire, les citoyens d’Albinen, par 71 voix contre 29, ont décidé de verser 25 000 francs aux futurs habitants pour ralentir l’érosion démographique qui gangrène le village.

A l’origine de cette mesure incitative, le président, Beat Jost, triomphe: «Je suis heureux de ce résultat très clair et les gens m’ont à la fois témoigné leur confiance et confié une mission.» Les débats, qui portaient sur une modification du règlement communal des constructions, ont été suivis par une vingtaine de journalistes venus de tout le pays. Ils ont même été commentés en direct sur le site de 20 Minuten. Pour Beat Jost, «tout ceci est absurde!».

Face au dépeuplement

La médiatisation soudaine de ce minuscule village pourrait prêter à rire. Petit réseau d’étroites ruelles, accroché à la pente qui mène à la station de Loèche-les-Bains, dans le Haut-Valais, Albinen se dépeuple lentement, comme de nombreux hameaux des Alpes. 243 personnes y vivent aujourd’hui, alors qu’ils étaient un peu moins de 400 au début du XXe siècle et encore 278 en 2010. Parmi eux ne restent que sept enfants scolarisés. Depuis dix-sept ans et l’érection d’une résidence secondaire, plus personne n’y a bâti de logement. L’âge médian y a grimpé à 58 ans, contre 42 en Suisse. Pour Jonas, rencontré par hasard, «notre communauté est en danger et il faut traiter ce problème».

A la suite d’un atelier organisé par le président, Beat Jost, pour débattre du futur du village, et plutôt que de partir à leur tour, une dizaine de trentenaires ont choisi de proposer de l’argent pour attirer de nouveaux habitants. En août dernier, ils avaient récolté près d’une centaine de signatures pour déposer l’initiative communale qui entend offrir 50 000 francs à tous les couples prêts à s’installer dans la commune, et 10 000 francs à chacun de leurs enfants. La moitié du corps électoral était réunie. Très enthousiaste face à un projet qui cible surtout les gens de la région, Beat Jost invitait volontiers les journalistes à visiter ses ruelles. 

Pour Pierre Dessemontet, docteur en géographie économique et spécialiste des questions démographiques, les villages de moyenne montagne du sud des Alpes se dépeuplent depuis 150 ans, «selon de multiples facteurs qui ne sont pas exclusivement financiers, et qui échappent souvent au pouvoir d’action des autorités communales». Le géographe se montre plutôt sceptique sur l’initiative des habitants d’Albinen: «Financièrement, cette mesure incitative n’est pas plus importante que les baisses fiscales proposées par de nombreuses communes suisses.» Selon lui, «les coups d’éclat médiatiques de ce type sont plutôt rares, parce que l’expérience montre qu’ils ne fonctionnent pas vraiment».

Face au buzz

Une semaine avant le vote de ce jeudi, l’étrange histoire d’Albinen a prospéré dans le monde entier, jusqu’en Chine ou en Indonésie, au Mexique et au Brésil. En Angleterre, pour le Sun, «ce beau village paie les gens pour y emménager». Le Daily Mail surenchérit: «Nous vous paierons pour vivre ici.» Euronews titre: «Venez chez nous, nous avons de l’argent». Plusieurs de ces articles oublient certaines des conditions précises de l’initiative. Elle s’adresse à des Suisses ou des détenteurs d’un permis de séjour, âgés de moins de 45 ans, qui s’engagent à investir au moins 200 000 francs dans leur logement, et qui devront rembourser la somme s’ils quittent la commune dans les dix années qui suivent leur installation.

Depuis longtemps, le vote des citoyens semblait acquis. Mais à la lecture de la presse, plusieurs d’entre eux sont soudainement devenus nerveux. Conseiller communal, guide dans le parc naturel de Finges l’été et professeur de ski l’hiver, Armin Mathieu sourit: «C’est compréhensible, nous avons reçu près de 25 000 e-mails, d’Europe, d’Asie ou d’Amérique du Sud.» Il vient de clore un appel téléphonique venu de Roumanie. Beat Jost, lui, peste contre les médias: «Les opposants ne pouvaient pas espérer meilleure campagne.» Il insiste: «Nous souhaitons attirer cinq ou dix personnes, pas le monde entier.»

Face aux médias

Dans le Haut-Valais, tout le monde connaît le président d’Albinen, Beat Jost. Fraîchement retraité, ancien syndicaliste et journaliste, le socialiste a siégé au parlement cantonal et au Conseil national. Il a travaillé pour le quotidien germanophone, le Walliser Bote, puis pour le journal local de la gauche, la Rote Anneliese, avant d’écrire pour le Sonntagsblick. Il dirige la commune depuis janvier dernier et il s’en amuse: «Les gens ont voté pour la seule personne qui voulait bien devenir président.» Devant le garage des pompiers, il cite John Lennon en allemand: «A la fin, tout sera OK, et si ce n’est pas OK, ce ne sera pas la fin.»

Ces derniers jours, le président a tenté d’imposer le huis clos pour les débats. Le préposé valaisan à la protection des données, puis la Chancellerie de l’Etat en ont décidé autrement. Un homme s’en amuse: «Quand il écrivait pour les journaux, Beat Jost aurait fait un scandale si un démocrate-chrétien avait refusé la transparence.» Dans la journée, les rues sont presque désertes et seuls les journalistes baladent leurs objectifs sous les flocons de neige. Un habitant leur lance: «J’ai un appartement à vendre pour un bon prix.» Une femme sourit: «Vous devriez y réfléchir, nous avons les meilleurs légumes du monde!»

A la tombée de la nuit, plusieurs journalistes se retrouvent à la table du seul établissement ouvert, une auberge sise près de l’église et tenue par un couple. Au mur, le dalaï-lama côtoie un crucifix. Hannelore offre du café et s’amuse beaucoup: «J’ai l’habitude d’accueillir des touristes mais je n’avais jamais vécu ça.» Pour Sasha, «c’est de la publicité positive, le nom et les photos resteront». Elle affirme son soutien à Beat Jost et à l’initiative: «Le village meurt lentement et il n’y a bientôt plus que des personnes âgées qui ne paient pas d’impôts; depuis qu’il est président, tout va mieux.» Il rit: «Nous serons peut-être bientôt plus connus que Zermatt!»

Face aux habitants

Un peu plus tard, au moment où les habitants convergent vers la salle polyvalente, qui sert aussi de local de répétition pour la fanfare du village, Beat Jost s’adresse aux journalistes avec autorité: «Ce qui va se dérouler maintenant, c’est la démocratie, ce n’est pas un spectacle médiatique.» Caméras et appareils photo ne seront les bienvenus que pour quelques minutes. Quand ils font brusquement irruption dans la pièce, on entend, en dialecte haut-valaisan: «J’ai l’impression d’être dans un zoo.» Plusieurs citoyens immortalisent la scène avec leur smartphone. Par la suite, ils votent à main levée pour interdire les images.

Pendant quatre heures, sous le regard des journalistes, les habitants d’Albinen débattent du budget de leur commune, ou des problèmes du téléphérique qui mène aux pistes de ski. Une dispute éclate à propos d’une famille de cinq enfants, manifestement peu populaire, et qui s’apprête à quitter le village. Pendant que les uns s’emportent, d’autres s’amusent. Quand ils évoquent l’initiative qui doit freiner l’érosion démographique du village, la discussion reste sereine. 

Un homme tremble un peu. Il considère que les sommes proposées sont trop élevées. Pour Jonas, «les opposants sont jaloux parce qu’ils n’ont pas bénéficié de cette aide, ou alors ils ont peur à cause de ce qui a été publié dans la presse». Il insiste: «Nous ne serons pas submergés d’Indiens ou d’Argentins.» En aparté, Hannelore acquiesce: «Seuls des Suisses avec de l’argent pourront venir et nous en avons besoin.» Le scrutin se déroule à bulletin secret et plus de 70% des votants soutiennent l’initiative. Elle n’aura été mise en doute que le temps d’un bien curieux engouement médiatique.

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