Ou nos généraux et cadres de l’administration militaire sont définitivement hors de contrôle, ou nos ministres de la Défense pèchent par insuffisance et manque d’autorité. Cela fait vingt-deux ans que ce département est entre les mains de ministres UDC et il ne se passe pas une année sans qu’une affaire ne vienne confirmer des carences au niveau de la direction. La présence de hauts cadres de la Défense sur le plateau du Golan occupé par Israël ou le report d’acquisition d’équipements de télécoms, faute de compétence pour leur évaluation, ne font que s’ajouter à une longue liste de pannes.

Nous avons eu entre autres ces dernières années l’abandon d’une partie du système d’information et de conduite des Forces terrestres avec 700 millions engloutis en vain, l’échec de l’achat du Gripen, l’annulation de l’évaluation du système de défense sol-air (20 millions), la perte de données informatiques, les insuffisances dramatiques de la base logistique de l’armée, l’évaporation d’armes d’ordonnance et bien sûr le vol de données au Service de renseignement. L’UDC frise l’incurie en matière de défense.

En désignant Ulrich Appenzeller à la tête d’armasuisse, la direction de l’armement, en 2011, Ueli Maurer avait tapé sur la table: «Je veux savoir où va l’argent!» Et il avait promis de s’attaquer aux pratiques obscures permettant d’échapper aux règles des marchés publics. Trois ans après et une série de fuites sur l’évaluation du Gripen, Ueli Maurer se séparait de son directeur de l’armement. Sans rien régler. On peut avancer bien des motifs, comme le manque d’effectifs, l’inadéquation des compétences, la complexité des systèmes d’armement. Ou alors, comme le dit à la NZZ le président du groupe UDC Adrian Amstutz dans son opération pour sauver le caporal Parmelin, «la volonté de quelques généraux de nuire à leur chef».

Objectifs dépassés et gestion inadaptée

Les vraies raisons sont peu évoquées. Le poids au parlement du lobby militaro-industriel qui, pour épuiser le budget, pousse à la modernisation de camions pour un coût dépassant le prix d’achat ou stocke des munitions pour 225 millions. Ensuite et surtout l’idéologie, toujours dominante au DDPS, «du réduit national, la doctrine de défense territoriale» au détriment de la protection des infrastructures, comme s’insurgeait l’ancien chef de l’armée Christophe Keckeis. Cette idéologie du siècle passé se heurte à des menaces concrètes: le terrorisme, les cyberattaques. Objectifs dépassés et gestion inadaptée aux nécessités vitales résultent de la faiblesse de la conduite politique. Comment expliquer que notre défense aérienne réclame les «yeux de l’OTAN» avec un nouvel accord quand l’UDC continue à prôner l’isolement?

Le ministre Guy Parmelin a enfin pris la nouvelle menace au sérieux, avouant que la Suisse avait du retard. Il cherche à engager 150 cybersoldats et une commission parlementaire demande la création d’un commandement de cyberdéfense.

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Mais les budgets vont d’abord à l’achat de matériel lourd et la priorité à l’acquisition d’avions de combat. Or, note l’historien Yuval Noah Harari, dans un monde occidental où l’économie ne se fonde plus sur les matières premières mais sur le savoir, la rentabilité des guerres ne justifie plus l’occupation territoriale. Il suffit d’une fraction de seconde pour s’emparer sans risques, par une cyberattaque, de la vraie richesse d’un pays, la connaissance. Cette guerre qui ne dit pas son nom, chaque jour une entreprise suisse au moins en est victime.