«Churchill irrité surgissait à la fenêtre et invectivait les bergers dans un anglais soigné. Ceux-ci ne comprenaient pas mieux cette langue que leurs propres vaches.» La région du glacier d'Aletsch a toujours attiré des visiteurs prestigieux. Tel Winston Churchill, au début de ce siècle, invité par le baron Cassel dans la superbe villa victorienne (25 pièces à 2000 mètres d'altitude) que ce richissime aristocrate londonien s'était fait construire à Riederfurka, sur la crête dominant le glacier. Une bâtisse qui déclencha dans la région des réactions mitigées: le curé de Ried-Mörel, Ignace Seiler, la définissait «comme une pièce de cinq livres dans une bouse de vache». Le futur premier ministre britannique, venu là pour écrire en paix, fut rapidement incommodé par les sonnettes des ruminants. Un énervement aussi notable amena les paysans à bourrer leurs cloches d'herbe et de papier.

Cette anecdote et mille autres concernant la zoologie, la botanique, l'hydrologie, l'ethnologie, l'histoire du tourisme ou l'avenir du glacier figurent dans le livre que consacre à Aletsch un enfant de la région: le biologiste Laudo Albrecht, qui est aussi responsable du centre d'information que Pro Natura a ouvert en 1976 dans la fameuse villa Cassel. Il faut dire qu'Aletsch fut très tôt le théâtre d'un affrontement qui mettait aux prises les tenants de la conservation de ce patrimoine naturel exceptionnel et ceux d'une exploitation économique de ses ressources, notamment forestières.

Ainsi en 1906, le Journal de Genève dénonçait l'exploitation de la forêt d'Aletsch, et prenait position «pour les arolles». Ce n'est qu'en 1933 pourtant que le Conseil d'Etat déclare le site réserve cantonale naturelle. Depuis, la forêt est sous haute surveillance, arbre par arbre, et la zone de protection s'est étendue. Ce qui permet à Laudo Albrecht de lancer ce slogan: «Le glacier fond, la réserve croît.»

Un recul de 28 mètres par an

Et c'est vrai qu'il fond, le glacier: depuis le milieu du siècle dernier, il a perdu trois kilomètres, et durant les deux dernières décennies 28 mètres par année en moyenne. Il est donc loin le temps où les habitants plantaient des croix pour l'empêcher d'avancer. Il est loin aussi le temps où les glaces étaient source de terreur, avec la fameuse légende de Rollibock, le bouc des éboulis, «aux grandes cornes et aux yeux de feu… Son poil était fait de glaçons qui s'entrechoquaient dans un terrible grelot lors de ses furieuses chevauchées. Il pouvait à l'aide de ses cornes soulever la terre, les pierres et les sapins et les jeter en l'air. Il habitait dans le glacier d'Aletsch.» Et malheur au voyageur qui importunait la bête: «Si les cornes du Rollibock l'atteignaient, il était broyé et transformé en poussière et en cendres.»

Le glacier, en fait, est peuplé d'habitants plus discrets, telles les puces des glaciers, insectes primitifs d'un millimètre qui vivent dans les flaques des eaux de fonte et dont la température préférée est tout simplement le zéro degré. «Si elles ne gèlent pas aux basses températures, explique Laudo Albrecht, c'est qu'elles emmagasinent dans leur corps des substances chimiques qui les protègent de la congélation. La nature de ces substances reste pour l'instant une énigme.»

Mais la grande affaire autour d'Aletsch aujourd'hui, c'est la décision de la Confédération d'inscrire le site dans la liste du patrimoine mondial naturel édictée par l'Unesco. Pour ce faire, l'aval des deux cantons concernés – Berne et le Valais – est nécessaire. «Berne a déjà donné son accord, explique Christian Werner, chef du Service des forêts et du paysage à l'Etat du Valais. Nous, nous agissons de manière plus démocratique et nous voulons l'accord de toutes les communes.»

Accord que Naters et Ried-Mörel refusent pour l'instant. «Ils pensent que cela rendra les lois de protection de la nature encore plus contraignantes, ce qui est faux.» Laudo Albrecht, lui, va plus loin: «Ils prétendent avoir un projet de télécabine qui traverserait le glacier et que le classement de l'Unesco rendrait impossible. Or ils savent très bien que, Unesco ou pas, la Confédération n'autorisera jamais une telle construction. Ce qu'ils veulent, c'est que les limites définies du territoire soient revues à la baisse, de manière à laisser libre une bande qui permettrait d'autres projets. Ce classement par l'Unesco serait pourtant une opportunité fantastique de synergie entre protection de la nature et marketing touristique.» Certains dépliants présentent d'ailleurs déjà Aletsch comme un «Unesco-Gebiet», le seul de toutes les Alpes.

Aletsch, le paysage raconté, de Laudo Albrecht, édité par les Editions Pillet, Martigny, et le Département des transports et de l'environnement du canton du Valais.