Dans la perspective de la Journée internationale des personnes handicapées, Simonetta Sommaruga tenait à visiter l’Ecole pour aveugles de Zollikofen pour y rencontrer plus particulièrement l’un de ses enseignants, pianiste comme elle: Alexander Wyssmann, un jazzman à la tête de son Twilight Trio. A l’issue d’un entretien d’une petite heure, la présidente de la Confédération l’a assuré de son soutien dans le combat pour l’égalité des droits. «Notre société doit tout faire pour intégrer les handicapés. Non seulement nous en sommes conscients, mais nous voulons tout entreprendre dans ce but», a-t-elle souligné.

A lire aussi: Simonetta Sommaruga: «J’utilise aussi mes habits pour souligner les messages que je cherche à faire passer»

Ironie de l’histoire: Alexander Wyssmann préfère ne pas insister sur sa condition. «Je ne suis pas handicapé, je suis aveugle», tient-il à souligner. Sa vie a basculé alors qu’il se trouvait à l’école de recrues dans les troupes du génie. C’est en manipulant des explosifs qu’il a été victime d’un accident qui le privera de la vue. Un coup du sort dont il ne ressent pourtant aucune amertume. «J’ai reçu une deuxième chance», raconte-t-il à Simonetta Sommaruga.

Diplômé de l’Ecole normale

Auparavant, sa carrière semblait toute tracée. Il avait terminé son apprentissage de maçon, se préparant à reprendre la PME de son père active dans le secteur de la construction. Son accident bouleverse tous ses plans, mais il sait rebondir. Il s’enquiert des possibilités qui s’offrent à lui. D’emblée, il écarte une piste classique, celle de téléphoniste dans une centrale. «J’ai demandé à pouvoir suivre l’Ecole normale – actuellement la Haute Ecole pédagogique – à Berne», qu’il achève en 1997 par un brevet décroché après cinq ans d’études.

A l’époque pourtant, les postes d’enseignant sont plutôt rares. Il décide alors de réaliser un vieux rêve, celui de devenir musicien. A l’Ecole normale, il s’est découvert une passion pour le piano. Il suit l’EJMA (aujourd’hui Haute Ecole de musique) à Lausanne, ce qui n’est pas allé tout seul. «Les profs étaient exigeants. Ils voulaient que je joue bien, et tant pis si j’avais mal au poignet ou au coude.» Depuis, il a sorti quatre albums avec sa propre formation. Il compose toutes les musiques, sans notes.

Au bout d’une demi-heure d’entretien, un grognement se fait entendre. Sous la table, Belle manifeste apparemment son impatience. Belle, c’est un labrador, une femelle de 4 ans qui guide son maître à peu près partout. Une compagne de route aussi fidèle que fiable, dans son travail comme dans ses loisirs. Ils font même du jogging ensemble, le plus souvent en forêt ou au bord de l’Aar.

Son contrat avec la société

Avec la société, il a conclu une sorte de contrat tacite. «Je n’ai pas pour habitude de m’apitoyer sur mon sort. J’essaie toujours d’abord de me débrouiller seul. Pour le reste, je compte sur la société pour qu’elle m’aide lorsque les circonstances l’exigent.» C’est plutôt rare. Il fait beaucoup de choses lui-même, même la cuisine et la lessive. Sur son téléphone portable, il dispose d’un programme de lecture (VoiceOver) qui lui lit les derniers courriels et SMS qu’il a reçus. Il y a aussi téléchargé une centaine d’applications, dont celle de navigation développée par Novartis, Nav by Via Opta. «Elle fonctionne assez bien. Mais les échanges humains, c’est toujours mieux que l’électronique», estime-t-il. Bref: de la société, il n’attend un coup de pouce que lorsque c’est lui qui le sollicite.

A lire également: La distanciation physique, un casse-tête pour les personnes malvoyantes

En 2003, Alexander Wyssmann a participé à la campagne de votation sur l’initiative «Droits égaux pour les personnes handicapées», finalement rejetée à une majorité de 62% par le peuple. Mais ce débat public a contribué pour eux à un changement de statut: les handicapés ne sont plus des mendiants, mais des citoyens comme les autres ayant les mêmes droits. «Lorsqu’on rend des bus ou des bâtiments accessibles à toutes et à tous, il n’y a pas que les handicapés qui en profitent, mais aussi toutes les mamans et papas avec des poussettes», précise-t-il par ailleurs. Son optimisme indécrottable a bluffé Simonetta Sommaruga. «C’est comme pour le combat de l’égalité. Les progrès sont lents, mais nous sommes sur le bon chemin, grâce aussi à la directive européenne sur l’inclusion», confie-t-il.

L’Ecole pour aveugles vient de rénover son petit musée. Là, c’est Alexander Wyssmann qui a guidé la conseillère fédérale, surtout lorsqu’ils ont traversé une pièce plongée dans la plus totale obscurité, où chaque visiteur doit développer d’autres sens que la vue. Il précise que lui-même n’a jamais l’impression de se trouver dans le noir. C’est bien pour cela qu’il a baptisé sa formation Twilight Trio, du nom de cette lumière onirique typique de l’aube et du crépuscule. «C’est cette lumière qui féconde toutes mes compositions».

Lire cet autre témoignage: Le combat d’Anne Tercier, atteinte de déficience intellectuelle, pour récupérer ses droits civiques