Plus les remarques sont pointues, plus son ton devient sincère: «Les représentants d'economiesuisse doivent tout d'abord se remettre du choc du 16 mai», précise, débonnaire, Alfred Rey en clignant des yeux et en sirotant son café. Il parle comme s'il se gênait d'avoir eu raison. «Prenez garde, avait-il averti l'organisation faîtière plusieurs mois avant la votation, avec le paquet fiscal, vous allez à l'échec.»

A 56 ans, Alfred Rey, fédéraliste par conviction et sous-directeur au Département fédéral des finances, a de toute évidence bien évalué les rapports de force. La raison? Pendant plus de vingt ans, il a fait du lobbying à Berne au profit des cantons, des régions de montagne et périphériques. Mais aussi et surtout pour sa patrie d'élection, le Valais. S'il a en l'occurrence senti le vent tourner, c'est parce qu'en politique suisse, il connaît tout. Et tout le monde. Parce qu'il maîtrise parfaitement les rouages du fédéralisme et les règles du jeu. Parce qu'il entretient un énorme réseau de contacts. Et enfin parce que cet homme, qui a toujours voulu rester dans la peau d'un fonctionnaire et ne jamais entrer dans celle d'un politicien, est au fond un animal politique.

Avant le 16 mai, alors qu'était prévisible l'échec du paquet fiscal, le ministre des Finances, Hans-Rudolf Merz, a déjà créé pour son sous-directeur un nouveau poste de délégué aux questions financières cantonales. Alfred Rey sera donc chargé de «huiler» la mécanique fédéraliste au nom du Département des finances et d'agir comme une «courroie de transmission». Au sein du département, il entend agir en quasi-avocat des cantons. Mais aussi se battre pour qu'en cas de mesures d'économies, les charges ne soient pas simplement reportées à l'échelon inférieur.

Son engagement en faveur des régions périphériques et de montagne, Alfred Rey l'explique par «son penchant pour les plus faibles». Par la nécessité pour la Suisse de conserver un minimum d'équilibre social et régional. «Je gagne relativement bien ma vie et j'aurais pu profiter du paquet fiscal», argue-t-il. Il a néanmoins mis un non dans l'urne. Il préfère en effet payer un peu plus d'impôt et obtenir de bonnes prestations et une certaine stabilité sociale: «C'est ce qu'on appelle la qualité de vie.» Dans le pays d'origine de son épouse, le Guatemala, il a été confronté à une situation fort différente: des riches qui font conduire leurs enfants dans des écoles privées en voiture blindée, avec des gardes du corps. «Si on est riche, dans ce pays, on se sent menacé», constate Alfred Rey.

Mais ne nous y trompons pas: son travail ne doit pas profiter aux seuls cantons, il doit aussi servir les intérêts de son département. Car pour Alfred Rey, quand la relation de la Confédération avec les cantons est bonne, ceux-ci sont disposés à soutenir les projets fédéraux. Un préalable d'autant plus nécessaire qu'au Département des finances, on a surtout à l'esprit la nouvelle péréquation financière sur laquelle le peuple sera amené à se prononcer en novembre prochain et pour laquelle le sous-directeur a apporté sa contribution enthousiaste dès le début des années 90. A ce propos, Alfred Rey échafaude déjà des projets. Il fera ainsi campagne auprès des cantons pour une réforme de l'impôt sur les entreprises jugée essentielle par economiesuisse. Mais il attend en contrepartie de l'association économique qu'elle soutienne la péréquation financière, un projet visant à réorganiser les finances et les tâches respectives de la Confédération et des cantons.

Ce fervent défenseur des cantons a grandi en ville de Zurich dans un environnement catholique modeste. Il a fréquenté le collège à Lucerne et à Einsiedeln. C'est là qu'il a fait ses premières expériences du fédéralisme. Dans un travail de diplôme intitulé «Zurich – métropole de la Suisse», il compara de manière un peu prétentieuse sa ville natale à Paris. Son travail fut mal noté. Et pour cause: son professeur était Bâlois. Par la suite, Alfred Rey étudia l'économie à Zurich. Le titre de sa dissertation révélait déjà davantage l'importance qu'il attache à la quête d'équilibre: «Politique régionale en Suisse, enquête et évaluation des mesures de la Confédération pour promouvoir les régions de montagne».

C'est à Brugg, auprès du Groupement suisse pour les régions de montagne, qu'Alfred Rey a appris le métier de lobbyiste. Un métier qu'il exerce aujourd'hui encore avec délectation, lui qui, enfant, dévorait déjà des biographies non pas de footballeurs, mais de politiciens. «Il est indispensable de connaître son domaine, professe-t-il, mais aussi de savoir ce que l'on veut et de bien maîtriser le terrain sur lequel on évolue.» Il faut ensuite étudier les biographies, les réseaux et motivations de tous les parlementaires. «Souvent, on convainc un politicien en lui disant simplement qu'untel est opposé à tel projet, ironise Alfred Rey. Il ne reste dès lors plus qu'à fournir la bonne information à la bonne personne au bon moment», et à se garder d'exercer trop de pression. Pour le sous-directeur des finances fédérales en effet, «cela engendre de la résistance». Cela ne veut pas dire que le nouvel envoyé de Hans-Rudolf Merz instrumentalise ses interlocuteurs. Son secret: il aime les gens et les moments de socialisation.

Pendant ses études, Alfred Rey a été garde suisse à Rome durant trois étés. A l'époque, la garde était en sous-effectifs et recrutait temporairement des jeunes dans les gymnases catholiques. Cette expérience a d'ailleurs dû lui faciliter son arrivée en Valais, où il est devenu délégué cantonal aux questions financières. Parallèlement, il occupait le poste de secrétaire du groupe d'études pour les finances cantonales, participait à de multiples conférences et exerçait son lobbying à Berne pour le compte du Valais et des cantons alpins. Quand Alfred Rey a quitté le Valais pour s'installer à Berne, le canton a probablement ressenti durement le départ de ce lobbyiste. Les Valaisans ne le décrivent-ils pas comme le «seul fonctionnaire qui ait jamais rapporté quelque chose au canton»? Avec l'influence habile exercée par Alfred Rey, la taxe hydraulique dont profitent canton et communes a été triplée pour atteindre 120 millions de francs par an.

Politiquement, Alfred Rey se situe au centre droit. Il a une fibre PDC. Toutefois, en tant que chef de service au sein de l'administration cantonale, il est toujours resté hors de toute politique partisane afin de conserver sa marge de manœuvre. Contrairement à Zurich, où «l'économie prime sur la politique», le Valais constitue, selon lui, une société très politisée où il est possible d'acquérir beaucoup d'expérience.

Pour l'avocat des cantons, son nouveau poste constitue le couronnement de sa carrière de fonctionnaire lobbyiste. Sans tarder, il va prendre contact, au nom du conseiller fédéral Merz, avec la Conférence des directeurs des finances et la Conférence des gouvernements cantonaux, deux instances où il a toujours «d'anciens amis». Mais aussi avec economiesuisse, et y faire part amicalement de sa «science» politique.