Publicité

Ali Benouari: «Nous attendons un geste d'apaisement»

Porte-parole de l'Association suisse des musulmans pour la laïcité, Ali Benouari commente une récente invitation de l'Office fédéral de la police. Il critique la démarche qui, selon lui, risque de renforcer certains préjugés.

Après une première rencontre, le 27 mars dernier, entre Christoph Blocher et des représentants musulmans, l'Office fédéral de la police (Fedpol) en prévoit une deuxième, fin novembre. Invité, Ali Benouari, fondateur et porte-parole de l'Association suisse des musulmans pour la laïcité (ASML), est sceptique. Il explique en quoi il s'oppose à la démarche.

Le Temps: Vous conditionnez votre participation à la rencontre avec Fedpol à un signal fort de la part de Christoph Blocher. Qu'espérez-vous?

Ali Benouari: Selon des rapports officiels, les musulmans de Suisse adhèrent dans leur majorité aux valeurs de la Suisse et à l'idéal de laïcité, mais souffrent de nombreuses discriminations. La démarche du Département fédéral de justice et police (DFJP) accrédite le contraire. Nous refusons donc de la cautionner. Pour l'ASML, c'est d'intégration qu'il faut parler, avec toutes les personnes compétentes, au niveau de la Confédération et des cantons. Et, puisque Christoph Blocher dit vouloir dialoguer avec les musulmans, qu'il commence par prouver sa bonne foi: en demandant, par exemple, à son parti de retirer son initiative anti-minarets. Un geste d'apaisement vis-à-vis des musulmans est nécessaire.

  • Mais vous êtes bien conscient qu'il ne demandera pas de retirer l'initiative...

  • Il en est capable! Cette initiative pose de vrais problèmes. Il n'y a que deux minarets en Suisse, et qui ne servent pas à l'appel de la prière. Au demeurant, cette question relève de banales règles urbanistiques cantonales. Le but de l'initiative est clairement d'alimenter la peur des musulmans, dans un but électoraliste, voire de débarrasser la Suisse de ses musulmans. La chasse aux huguenots a appauvri la France à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes. La chasse aux musulmans et aux communautés non blanches risque, de même, de porter atteinte à notre image, à notre économie et à notre place financière. Est-ce souhaitable?

  • Sans signal fort de Christoph Blocher, vous ne participerez donc pas à la rencontre. Mais n'attend-on pas justement de l'ASML qu'elle soit particulièrement ouverte au dialogue pour combattre certains préjugés? - Si. Et nous sommes ouverts au dialogue: nous avons lancé le 29 juin un «Appel de Genève» pour prôner la tolérance et un dialogue interconfessionnel sur des bases laïques. La grande majorité des quelque 350000 musulmans que compte la Suisse se reconnaissent dans notre action. Nous ne sommes pas contre le principe d'un «forum sur l'islam» évoqué par le DFJP, mais nous trouvons absurde qu'il soit placé sous l'égide de ce département, et à plus forte raison de Fedpol! La démarche proposée n'est pas la bonne, car elle justifie l'amalgame, qu'elle prétend combattre, entre les musulmans et le terrorisme.

  • Avez-vous consulté les autres représentants des communautés musulmanes avant de fixer vos conditions?

  • Non, nous avons agi en toute indépendance.

  • Vous dites que le thème de l'intégration doit aussi être abordé: il le sera lors d'une réunion que l'Office fédéral des migrations compte organiser avec des représentants de la communauté musulmane. Vers la fin de l'année, aussi.

  • Ça, c'est vous qui me l'apprenez. La lettre datée du 20 août et signée par Urs von Däniken, le chef du Service d'analyse et de prévention de Fedpol, que nous avons reçue ne nous le précise pas. Elle ne parle que de sécurité. Urs von Däniken dit qu'il s'agit d'éviter l'amalgame entre l'islam et le terrorisme d'origine islamiste, de «chercher des solutions ensemble afin d'éviter que des abus soient commis au nom de la religion». Mais, pour nous, la démarche, si louable soit-elle, va à l'encontre du but recherché.

  • Mais le DFJP affirme répondre aux demandes de dialogue émises par les communautés musulmanes. Ne seriez-vous pas un peu méfiant ou paranoïaque?

  • On doit dialoguer, mais pas de cette manière, et pas en année électorale, afin que les problèmes légitimes de l'intégration et de la sécurité ne soient pas exploités à des fins partisanes.

  • Le fait que nous soyons en année électorale a-t-il selon vous motivé Christoph Blocher à organiser ce type de rencontre?

  • Oui. C'est peut-être une manière de vouloir faire croire qu'il cherche le dialogue avec nous, alors que son parti fait exactement le contraire.

  • Omür Orhun, le représentant de l'OSCE contre l'intolérance et les discriminations envers les musulmans, a voulu venir en Suisse mais les Affaires étrangères lui ont fait comprendre que sa venue n'était pas souhaitable avant les élections. Comprenez-vous cela?

  • Je n'étais pas au courant. Mais c'est difficilement compréhensible. En quoi sa venue gênerait-elle la campagne? Quel rapport avec les élections?

  • Vous qui êtes candidat radical au National, rééliriez-vous Christoph Blocher?

  • Clairement non. Je pourrais peut-être changer d'avis si le ministre UDC donne des gages d'apaisement, en se distançant de la campagne menée par son parti.