Parcours personnel, objectifs politiques: alors que la bataille pour le Conseil administratif de la ville de Genève s'annonce féroce, «Le Temps» brosse le portrait de cinq candidats durant toute la semaine.

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Elle a raté son permis de conduire et ne l’a jamais repassé. On le relève d’autant plus volontiers qu’Alia Chaker Mangeat, l’une des deux prétendantes PDC à l’exécutif de la ville de Genève, n’a pas loupé grand-chose jusqu’ici. Et lorsqu’on s’oppose vigoureusement aux parkings, comme le projet Clé-de-Rive, et qu’on défend la végétalisation de la cité, mieux vaut laisser le volant à d’autres.

Qu’on ne se méprenne pas: la conseillère municipale Alia Chaker Mangeat, élue en 2015, ne se donne pas un style dans l’air du temps, elle l’épouse. Pour caricaturer, cette avocate pourrait prétendre à représenter le spécimen alpha de la bourgeoise bohème, ce dont elle se défend avec humour en affichant des préférences culinaires qui vont à la choucroute et à l’entrecôte plutôt qu’aux petites graines. Blague à part, elle affirme préférer «bruncher avec les femmes migrantes des Charmilles plutôt que parader au Grand Théâtre». Une manière de dire qu’elle refuse la frontière entre réalités sociales, elle à qui il suffit de traverser une rue pour passer de son vaste et lumineux appartement, sis dans une ancienne usine, au quartier populaire de l’Europe. C’est peut-être sa collègue PLR du Conseil municipal Sophie Courvoisier qui résume le mieux l’impression qu’Alia Chaker Mangeat a aussi laissée à l’auteure de ces lignes: «Sous son côté bobo, il y a un regard assez poétique. Elle est bosseuse, construite intellectuellement, consensuelle, fraîche.»

Joyeux mélange culturel

Née dans un milieu privilégié – un père tunisien diplomate –, la Genevoise d’adoption grandit entre Madrid, Stockholm, Belgrade et Berne; elle fréquente même un pensionnat catholique de jeunes filles à Fribourg. Partout, elle est chez elle, dans un joyeux mélange culturel, où, dans son souvenir, les processions de la Sainte-Lucie en Suède s’associent aux effluves orientaux du thé à la cardamome préparé par sa grand-mère.

C’est finalement à Genève, ville internationale par excellence, «où tout le monde est un peu comme moi», qu’elle entreprend ses études, durant lesquelles elle parvient à l’indépendance financière. Licences universitaires en sciences économiques et en droit en poche, mère de trois enfants, elle travaillera dans l’audit et dans la banque, avant de s’installer comme avocate fiscaliste.

Je ne conçois pas la politique sans le terrain

Alia Chaker Mangeat

Il y a dans cette fine silhouette une force, de l’énergie à revendre et de l’aplomb. Elle en met une partie au service du PDC depuis dix ans. Un engagement né de l’irritation et de l’inquiétude: à l’époque, elle pestait contre les horaires des crèches, elle voyait les populismes monter, la politique de l’asile se durcir et la crise financière de 2008 enrayer l’économie. Et elle trouvait les politiques bien mous.

Pourquoi alors choisir le centre? «Parce qu’il faut soutenir l’économie tout en conservant le filet social et restaurer l’égalité des chances au cours de la vie.» Aussi multiplie-t-elle les engagements associatifs, «parce que je ne conçois pas la politique sans le terrain». Avec une inclination pour le social et la culture comme clé d’ouverture au monde, reflétée par les immenses bibliothèques du salon familial qui grimpent jusqu’au ciel blanc du plafond. Elle fait notamment partie du comité de l’Institut des cultures arabes et méditerranéennes, du cercle des ambassadeurs du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève, elle est membre de l’association de quartier Europe-Charmilles, ce monde des modestes qui jouxte le sien. Alia Chaker Mangeat affronte les contrastes avec une certaine candeur.

Attirer les entreprises en ville

Mais n’allez pas lui dire qu’elle fait une campagne de gauche, référence notamment à sa défense du cinéma Plaza ou à son aversion pour les parkings. Elle fustige «certains discours trop gauchisants au PDC, par exemple sur l’adhésion à l’Union européenne, dus à des positions individuelles et qui ont pris trop de place en regard du soutien à l’entrepreneuriat et aux commerçants».

Elle rappelle qu’elle défend le bouclier fiscal, qu’elle penche aussi pour remplacer l’impôt sur la fortune par l’impôt sur les successions: «Ce qui me choque, c’est que les PME, c’est-à-dire l’outil de travail, soient imposées. Elles doivent être exonérées, car elles sont le vecteur des investissements.» En cas d’élection, elle promet d’attirer les entreprises en ville, en nommant par exemple un délégué à l’économie. «La belle affaire!» ricane un adversaire, arguant qu’en matière économique, la ville a peu de compétences. Elle a néanmoins déposé une motion pour attirer des entreprises innovantes dans la zone industrielle des Charmilles.

Scandale des notes de frais: «Impensable quand on vient du privé.»

S’il est une chose cependant que la droite doit mettre à son crédit, c’est qu’Alia Chaker Mangeat fait partie de la minorité de candidats qui ne sont pas fonctionnaires. Après le scandale des notes de frais faramineuses en ville et qui l’a profondément heurtée, c’est incontestablement un atout: «Qu’on ne vienne pas invoquer l’absence de règlements comme excuse pour ne pas produire de justificatifs! En ville, les dépenses ne sont pas justifiées, les lignes budgétaires pas évaluées. Impensable quand on vient du privé.» A peine badine, elle promet d’obliger les élus à suivre un cours de finances publiques. Au reproche de l’arrogance, elle pourra faire valoir qu’elle est la première à y avoir consenti, tout juste élue au Conseil municipal.

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La poésie dans tout cela? Ici: Alia Chaker Mangeat s’est battue pour l’ouverture des bibliothèques le dimanche. Et encore: elle a déposé une motion pour que les entités culturelles subventionnées puissent établir des «billets suspendus», modèle qui permet au client d’acheter un billet de théâtre supplémentaire mis à la disposition de ceux pour qui cette évasion est un luxe inabordable. La culture par effraction consentie. Ça pourrait lui rapporter des voix dans une ville qui investit massivement dans ce secteur, et ça correspond à un idéal: la culture ne doit pas être le sanctuaire d’une élite. Et en être ne fait pas de vous le gardien des clés.