les pionnières de la suisse moderne

Aline Valangin: une femme libre qui aimait les chats, Joyce, Mann et Canetti

Elles se sont battues pour porter haut les idéaux de liberté, d’autonomie, d’égalité et de créativité: les pionnières de la Suisse moderne. Aujourd’hui: Aline Valangin (1889-1986)

Aline Valangin se moque des conventions sociales, sauf pour les réfuter. Et cela, elle le fait corps et âme, cette fille de bonne famille et petite-fille du prix Nobel de la paix Elie Ducommun. Née à Vevey et scolarisée à Berne, elle vit ses plus grandes histoires d’amour et de vie à Zurich, et surtout au Tessin. A la fois écrivaine, journaliste, tisserande, psychothérapeute et musicienne, Aline Valangin n’entre dans aucun moule. Plutôt farouche, elle aime la liberté et seul son jardin à Ascona la rend véritablement heureuse, dit-elle.

Cette femme passionnée se marie deux fois. En 1917, elle épouse le juriste et bourreau des cœurs russo-zurichois Wladimir Rosenbaum. Avec lui, brillant avocat pénaliste, Aline ouvre à tous leur maison de Zurich – et conduit un mariage très ouvert. Le «super couple» entretient des relations étroites avec les artistes avant-gardistes de l’époque et s’engage activement contre le national-socialisme et l’antisémitisme. Les grandes figures des années 1920 et 1930 ont leurs entrées chez les Rosenbaum: James Joyce, Elias Canetti, Hans Arp, Thomas Mann ou C.G. Jung, dont Aline Valangin deviendra l’étudiante et l’assistante.

En 1929, le couple illustre acquiert le «Castello della Barca», un imposant palazzo presque au fond du Val Onsernone, à proximité de la frontière italienne. Cette vielle bâtisse permet à Aline Valangin de réaliser un vieux rêve: acheter une grande maison et y recueillir tous les chats errants et les pauvres Russes. Le Castello sert de refuge aux antifascistes et aux persécutés du régime nazi. Il accueille Kurt Tucholsky, mais aussi Max Ernst, Meret Oppenheim et Ignazio Silone. Certains invités deviennent des amis, d’autres des amants. Par ailleurs, la «Barca» et le Val Onsernone sont le théâtre de l’intrigue des nouvelles d’Aline Valangin, notamment de son roman «Dorf an der Grenze». L’écrivaine y règle ses comptes avec l’«idéologie suisse selon laquelle on se tient à l’écart des grands conflits, pour mieux en profiter», comme l’écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung. L’ouvrage ne paraît qu’en 1982.

Aline Valangin et Waldimir Rosenbaum divorcent en 1940. L’engagement antifasciste de la star du barreau en faveur de la République espagnole causera finalement sa perte; son brevet d’avocat lui est retiré, il commence une nouvelle vie en tant qu’antiquaire à Ascona. Aline Valangin et lui restent étroitement liés, même si chacun se remarie de son côté. Le compositeur Wladimir Vogel est son second mari – un mariage qui ne tiendra pas. Aline Valangin termine sa vie à Ascona avec son chien Schnuggi et sa fidèle gouvernante Maria, à proximité de Wladimir Rosenbaum, de sa femme et de ses deux filles. «Nous sommes une famille par choix», dit-elle, tout en sachant que beaucoup ne peuvent pas la comprendre.

L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse et Le Temps. A précommander ici

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