Alkopharma. Une entreprise implantée à Martigny dont le nom ne dit strictement rien à la plupart des Valaisans. La firme est pourtant à l’origine d’un scandale sanitaire qui a provoqué la fermeture début janvier de l’une de ses filiales en France. Elle est soupçonnée d’avoir falsifié les dates de péremption d’un médicament utilisé dans le traitement de certains cancers, notamment chez les enfants. «C’est un scandale que des médicaments périmés, utilisés pour des maladies qui ont un risque vital clair, se trouvent sur le marché», lâche Nicolas von der Weid, médecin chef adjoint de l’unité d’onco-hématologie pédiatrique du CHUV.

Depuis combien de temps ces traitements devenus moins efficaces étaient-ils en vente? Swissmedic, l’organe suisse de surveillance du marché des médicaments, mène une enquête depuis l’automne dernier et ne répond pas tant qu’elle n’est pas close. Le Thiotepa périmé pourrait pourtant avoir été commercialisé pendant au moins deux ans puisque le lot incriminé était passé de date depuis mars 2009. C’est le laboratoire allemand Riemser qui a donné l’alerte en France, en mars 2011, en constatant que le dernier lot de Thiotepa qu’il avait vendu à Alkopharma était toujours sur le marché deux ans après sa date de péremption.

Swissmedic a fait rappeler le Thiotepa en octobre 2011, un médicament assez peu utilisé en Suisse. En France, la presse fait, elle, état de 30 000 lots écoulés. Swissmedic a été alertée officiellement d’un problème avec le Thiotepa le 22 septembre. Le 28, encadrée par la police valaisanne, l’organisation procède à des perquisitions dans la halle de l’entreprise à Martigny, et à Grimisuat chez Alain Bouaziz, directeur d’Alkopharma. Elle avertit les professionnels de la santé par mail le 5 octobre. Le dosage du médicament est décrit comme «nettement inférieur» aux normes par Swissmedic, dans un courrier adressé aux professionnels de la santé.

Le 30 novembre 2011, l’entreprise martigneraine reçoit l’interdiction de poursuivre ses activités, pour tous les médicaments qu’elle conditionne. Les mêmes suspensions d’autorisation assomment ses filiales françaises, Alkopharm et Genopharm, presque au même moment. Elles viennent de fermer, laissant 150 employés sur le carreau, selon leur président Valéry Monin. Dans la zone industrielle martigneraine, les employés d’Alkopharma sont toujours à pied d’œuvre, pour des tâches «administratives», disent-ils. Mais Alain Bouaziz est devenu un véritable fantôme. Le patron est absent quand on téléphone, son raccordement privé a été désactivé et «il vient juste de partir» quand on sonne à la porte de son entreprise.

Les milieux économiques, eux, connaissent bien cette entreprise qui s’est installée à Martigny en 2003. Jocelyne Pepin, alors ­responsable de l’accueil des entreprises étrangères auprès du service du développement économique de l’Etat du Valais, l’a conseillée à son arrivée. «Une fiscalité attrayante, des réglementations propices, un accompagnement de la part des autorités en vue de favoriser leur implantation, ont contribué à porter leur choix sur notre région.»

Dans les hautes sphères financières du canton, on décrit Alkopharma comme une entreprise florissante, mais assez peu transparente. Et surtout, on relève l’amitié qui liait son directeur à Jean-Daniel Papilloud, ancien président de la direction générale de la Banque cantonale du Valais (BCVs), aujourd’hui vice-président de son conseil d’administration. La BCVs aurait d’ailleurs fait crédit de montants exceptionnellement importants à Alkopharma il y a environ une année, selon une source bien informée. Contactée, la BCVs se refuse à tout commentaire sur ses liens avec Alkopharma.

Pourtant, Alain Bouaziz n’en était pas à ses premiers démêlés avec des autorités sanitaires. En 2005, les Laboratoires Genopharm avaient déjà été suspendus par l’organisation française de surveillance des médicaments pour de nombreux dysfonctionnements sur les procédures de fabrication, de nettoyage, la mauvaise gestion documentaire et «l’absence de justification des pertes en principe actif et le suivi insuffisant des déclarations d’anomalies», dit le rapport de l’époque.

Lorsqu’on se présente à la porte d’Alkopharma, un employé nous pousse à quitter le hall d’entrée flambant neuf et nous entraîne dehors. «Nous travaillons pour régulariser notre activité et obtenir que Swissmedic nous rende notre autorisation», lâche-t-il. «Nous sommes en train de résoudre le problème et espérons reprendre en février. Il n’y a rien de grave, je ne comprends pas ce qui vous attire ici.»

Quand on mentionne la procédure pénale menée par Swissmedic, il rétorque qu’il s’agit d’une plainte à l’encontre d’un employé. «L’entreprise a été informée des reproches qui lui sont faits, mais il est impossible à ce jour de faire un pronostic sur une reprise éventuelle de ses activités», répond Daniel Lüthi, porte-parole de Swissmedic. Alkopharma vient de porter plainte en Valais contre les deux laboratoires allemands qui l’accusent de falsification. L’entreprise prétend avoir reçu des médicaments sous-dosés par les fabricants.

Si l’arrêt de la commercialisation est nécessaire au vu de la ­gravité des faits, elle pose d’importants problèmes d’approvisionnement. Alkopharma est en effet spécialisée dans la commercialisation de médicaments de dernier recours qui n’ont parfois pas d’alternative. «Le Puri-Nethol et le Lanvis sont utilisés pour soigner les leucémies les plus courantes chez les enfants, et pour lesquels il n’y a pas d’autre solution sur le marché. Cela concerne une soixantaine d’enfants en Suisse», explique Nicolas von der Weid.

Alkopharma avait bâti un vaste réseau en exportant dans le monde entier des molécules que les grandes pharmas allaient cesser de commercialiser. Des médicaments existants souvent depuis longtemps pour des maladies peu courantes et dont le marché est limité. En Valais, la pénurie de certains d’entre eux est déjà une réalité… «Nous sommes contraints d’importer du Trandate, comme nos confrères pharmaciens hospitaliers de Suisse, et sommes actuellement à la recherche d’une alternative pour le Kemadrine utilisé contre certaines formes de syndrome parkinsonien», constate Johnny Beney, responsable de la pharmacie de l’Institut Central des Hôpitaux Valaisans.

Qu’en est-il de la dizaine de médicaments vendus par Alkopharma et couramment utilisés en Suisse? Swissmedic refuse de répondre à la question, encore une fois pour cause d’enquête en cours. En France, l’Afssaps a fait rappeler certains d’entre eux comme le Kemadrine et le Navoban, utilisés pour les cancers des ganglions. L’organisation précise que «à ce stade, la qualité pharmaceutique de ces médicaments n’est pas remise en cause, toutefois, les investigations se poursuivent.»

Swissmedic avait effectué sa dernière visite chez Alkopharma en septembre 2009, alors que les lots de Thiotepa étaient périmés depuis mars de la même année. «Basées sur le principe de la bonne foi, ces inspections sont annoncées, car leur portée rend la participation de l’entreprise nécessaire», explique Daniel Lüthi. Une bonne foi sur laquelle repose la quasi-totalité du système puisque les professionnels de la santé n’ont pas d’autres sources d’informations que Swissmedic et les fabricants eux-mêmes.