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Alliance F s'attaque aux discours de haine sur le web

Ayant réuni plus d’un million de francs, la faîtière des associations féminines est désormais prête à contrer le discours de haine sur la Toile. La Ville de Lausanne a versé la plus importante contribution publique

«Stop Hate Speech»! Après avoir quelque peu peiné à réunir les fonds nécessaires, l’organisation des associations féminines Alliance F est désormais prête à lancer son projet pour lutter contre le discours de haine. Grâce au fonds de soutien d’«Engagement Migros», mais aussi de collectivités publiques comme la ville de Lausanne, elle table à la fois sur la technologie et la création d’une communauté d’«anges digitaux».

Ce n’est pas nouveau: les femmes, notamment les politiciennes, sont les premières victimes d’un discours de dénigrement. A quelque niveau que ce soit, elles ont toutes fait des expériences édifiantes, de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga à la conseillère municipale de Genève Amanda Gavilanes (PS/GE), en passant par des personnalités clivantes comme Natalie Rickli (UDC/ZH), Jolanda Spiess-Hegglin (Les Vers/ZG), ou encore la présidente des Jeunesses socialistes, Tamara Funiciello. Pas étonnant dès lors que ce soit Alliance F, qui regroupe quelque 70 associations féminines, qui sonne l’heure de la contre-offensive.

Un algorithme pour détecter le discours de haine

Si le projet a pris un peu de retard, c’est que la collecte des fonds nécessaires n’a pas été une sinécure pour une association tournant sur un budget annuel de moins de 50 000 francs. L’an dernier pourtant, la coprésidente d’Alliance F, Kathrin Bertschy (Vert’libéraux/BE), et sa directrice, Sophie Achermann, ont décroché le soutien décisif d’«Engagement Migros» et de la Fondation du centenaire Raiffeisen, qui restent discrètes sur leur engagement. En tenant compte des subventions des collectivités publiques, «Stop Hate Speech» peut ainsi démarrer avec un budget d’au moins un million de francs.

A l’aide d’un algorithme, Alliance F détectera le discours de haine sur les réseaux sociaux. A partir de là, une communauté plurilingue de bénévoles interviendra directement en s’adressant aux auteurs des propos haineux pour ramener le débat à un niveau factuel. «Notre projet vise à refaire d’internet un espace non violent en renforçant la liberté d’expression», souligne Sophie Achermann.

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C’est un travail de pionnier qui débute en Suisse, tirant les leçons des expériences faites ailleurs en Europe. La Norvège a développé un détecteur prototype du discours de haine, ce qui permet de dénoncer les cas les plus flagrants au Ministère public. En Allemagne, un mouvement citoyen – à l’enseigne de «Reconquista Internet», s’est formé autour de l’animateur de télévision Jan Böhmermann, cela pour contrer le réseau d’extrême droite «Reconquista Germanica». En un mois, il a compté 62 000 membres. Pour sa part, Alliance F table sur le dialogue plutôt que sur la dénonciation: «Nous voulons renforcer les compétences médiatiques de la population sur les forums en ligne.»

Les espoirs de Florence Germond

Parmi les collectivités publiques, cantons y compris, c’est en Suisse la Ville de Lausanne qui a débloqué la subvention la plus élevée, soit
30 000 francs. C’est un projet «très important», selon la conseillère municipale Florence Germond, directrice des Finances et de la Mobilité. Cet engagement fait écho au combat que la ville a entamé contre le harcèlement dans l’espace public, touchant là aussi principalement les femmes. La municipalité a mis en place plusieurs mesures, dont un clip de sensibilisation qui a eu un large impact médiatique.

Selon Florence Germond, les réseaux sociaux sont devenus la nouvelle place publique sur lesquels certains pensent pouvoir déverser impunément insultes, menaces et autres propos obscènes diffamatoires. «Il faut donc rappeler qu’internet n’est pas un espace de non-droit et que la loi s’applique aussi dans cet univers virtuel», déclare-t-elle. «Il faut éviter à tout prix que les femmes ne s’y sentent pas suffisamment en sécurité et finissent par renoncer à y être présentes.» La démarche est d’autant plus nécessaire que ce discours de haine n’est pas étranger au fait que les femmes hésitent beaucoup plus à se lancer en politique que les hommes. «Ces propos haineux ont pour conséquence que les femmes ont l’impression d’être des usurpatrices et de ne pas avoir leur place dans la sphère publique.»

Une composante citoyenne importante

La conseillère municipale lausannoise attend donc beaucoup de la composante citoyenne du projet d’Alliance F. Elle espère que l’intervention des «anges digitaux» bénévoles sera un exemple montrant qu’il est possible de réagir face au discours de haine. A la fin, tout est lié: «Quand la violence sexiste derrière un écran est légitime, celle de la rue est renforcée. C’est contre cela qu’il faut lutter.»

Principale cible des internautes qui dérapent en la couvrant d’insultes et d’attaques sur son physique, la présidente des Jeunesses socialistes Tamara Funiciello soutient bien sûr le projet. Depuis qu’elle se défend devant les tribunaux, elle a constaté un recul des propos haineux sur la toile. Mais elle avertit: «Il ne faut pas oublier qu’en fin de compte, c’est toute la société qu’il faut changer par une politique féministe et égalitaire mettant un terme au patriarcat actuel.»

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