Les jeunes écoliers argoviens qui visitaient le Palais fédéral jeudi étaient unanimes lors de leur vote en classe: toutes les familles suisses ont droit à des allocations pour enfants d'au moins 200 francs par mois. Les élèves avaient longuement étudié le texte de l'initiative populaire de Travail.Suisse, qui demande des allocations familiales de 450 francs pour tous, et son contre-projet plus modeste, qui fixe la barre à 200 francs, avant de se déplacer à Berne pour observer le débat dans la salle du Conseil national. Mais les spectateurs ont quitté la capitale un peu déçus. Après quatre heures d'âpres échanges verbaux, les députés sont tout juste parvenus à entrer en matière, par 99 voix contre 80 et six abstentions, sans avoir le temps de poursuivre l'examen du dossier dans le détail. Les écoliers devront patienter jusqu'à mardi prochain pour savoir si les conseillers nationaux partagent leur avis.

La ligne de démarcation entre les deux fronts de l'hémicycle s'est dessinée très clairement lors du vote d'entrée en matière sur le contre-projet. Une configuration qui confirme que les convictions de chaque parti ont été mûrement réfléchies et risquent de demeurer hermétiques à tout argument qui pourrait intervenir durant le débat. La gauche et le PDC se sont posés en défenseurs d'une politique familiale cohérente, alors que les démocrates du centre, les radicaux et les libéraux ont voté comme un seul homme la non-entrée en matière pour montrer leur opposition à des dépenses supplémentaires et à un interventionnisme accru de l'Etat.

Les orateurs ont été nombreux, mais les arguments se sont limités à des empoignades idéologiques. L'importance de la famille et la nécessité de la soulager financièrement ont été les principales passes d'armes déployées par les deux camps. Mais à gauche et à droite, on ne distille pas les mêmes recettes pour arriver au but. Le PS, le PDC et les Verts demandent que tous les enfants du pays donnent droit à des allocations, mais la droite refuse ce système d'arrosoir. Selon elle, ce n'est pas en exigeant des familles de nouvelles cotisations salariales pour financer le système qu'on les aidera. L'UDC en a profité pour préciser que son initiative qui réclame des baisses d'impôts sera plus efficace. Autre thème longuement abordé, l'ancrage cantonal du système actuel, que certains considèrent comme un avantage et d'autres comme un méli-mélo inégal. Les disparités entre cantons varient en effet entre 444 francs en Valais et 150 francs en Argovie.

Pour Pascal Couchepin, «la politique sociale est d'abord l'affaire des cantons et doit le rester». Le conseiller fédéral s'accorde avec les défenseurs du contre-projet pour dire que le système d'allocations familiales doit être harmonisé au niveau des règles d'octroi, mais se refuse à imposer aux cantons des barèmes minimaux de subvention. «En créant un système d'allocations fédéral, nous perdons le contact direct avec la population», a-t-il encore proclamé jeudi, tout en exhortant les députés à suivre le gouvernement sur cette voie.

«Nous avons fait un pas en avant», se réjouissait de son côté la démocrate-chrétienne Lucrezia Meier-Schatz (SG), secrétaire générale de Pro Familia, qui porte ce dossier à bout de bras depuis de nombreuses années. Autoproclamé parti protecteur de la famille, le PDC est bien décidé à mettre toute son énergie dans ce changement de régime des allocations.

Si le National est entré en matière sur le principe d'harmonisation de système, le débat sur la hauteur ou simplement l'existence d'un montant minimum n'est pas gagné. «Il nous reste quatre jours jusqu'au prochain vote et nous n'allons pas rester inactifs durant ce laps de temps», promettait encore la Saint-Galloise. Elle a fait remarquer au passage que les radicaux ont fait preuve d'une grande discipline lors du vote, «une première depuis longtemps». Les démocrates-chrétiens vont donc essayer de convaincre certains dissidents honteux du PRD acquis à leur cause, mais «qui ont préféré quitter la salle» ou s'abstenir lors du vote pour ne pas détonner au milieu des deux blocs rivaux.