Le Rhin la préserve. On ne sait pas vraiment comment y entrer. Elle s'étale et s'étale encore, sans réel centre névralgique pour s'orienter. Ou si, peut-être sa Marktgasse qui tous les jeudis pullule de commerçants avisés. Pourtant, elle a du cachet, cette bourgade saint-galloise de 11 000 habitants, à l'ombre des très voisines Alpes autrichiennes, de la non moins proche principauté liechtensteinoise et des premiers signes de la riviera allemande du lac de Constance. Altstätten n'est pas seulement le lieu d'origine de la jeune conseillère nationale UDC Jasmin Hutter. Qui n'aime pas le cumul des passeports. Altstätten, la démocrate-chrétienne, renferme dans son histoire et ses discours de café une kyrielle de péripéties. Qui font du pouvoir une affaire entre les mains d'«empereurs élus» pour reprendre l'expression locale. C'est peut-être sa façon d'être Suisse, de parfois se confiner dans son microcosme polémique. Même là, toute proche de l'Europe, elle que les questions de libre circulation et d'accord sur Schengen concernent au premier plan. A Alstätten, industrie oblige, l'Europe de l'Est voisine est bien représentée parmi les travailleurs. Le thème de la naturalisation qui appelle les citoyens aux urnes pour une question cantonale le week-end prochain s'aborde avec des pincettes. Il faut croire que c'est vrai: «Les habitants tiennent dur comme fer à la frontière assurée par le Rhin.»

Le greffier municipal sourit, presque avec ironie, quand on lui demande de faire un portrait de la région. De parler de sa situation géographique particulière. «C'est compliqué!» Dans cette cité médiévale, qui doit beaucoup à l'industrie textile, on arrive après avoir traversé l'enclave appenzelloise. Aujourd'hui, l'architecture baroque, les balcons croulant sous les ornements, contrastent avec les multiples entreprises high-tech. Cette vallée du Rhin se veut «vallée de la chance», affiche le mot d'accueil de la région. «Altstätten, c'est le lieu calme et idyllique par excellence», confirme un policier sans retenir son enthousiasme. Que ça plaise ou non, «tout le monde se connaît.»

L'héritage démocrate-chrétien

C'est vrai qu'en cet après-midi de novembre, presque tous les passants saluent avec plus ou moins d'entrain le conseiller municipal Vert Meinrad Gschwend. Il faut dire qu'il a occupé les pages de la presse locale et cantonale ces dernières semaines. Pas de n'importe quelle manière, mais via une annonce mortuaire, celle se réjouissant de sa défaite aux élections de l'automne. «Meinrad Gschwend 1996-2004: Dieu merci, nous en voici débarrassés. Qu'il repose en paix.» C'est comme ça qu'on communique parfois. De façon peu cavalière, surtout si les rancœurs sont là depuis de longues années. «Mais je ne sais pas pourquoi je suis toujours attaché à ce lieu, j'ai toujours envie de m'engager», se défend le journaliste.

L'histoire remonte à 2001, lorsque Carl Haselbach a offert à sa ville un million de francs pour un but culturel. Deux ans plus tard, il a retiré son offre en raison de l'absence d'un projet concret. Meinrad Gschwend a toujours fait figure de seul responsable, même si la commission d'examen de l'affaire l'en a déchargé. «Cet épisode aurait pu être oublié depuis longtemps mais certains ont fait en sorte de l'alimenter. A Altstätten, la majorité est depuis de longues années en mains démocrates-chrétiennes. A la commune, ils ont encore 5 représentants sur 9, même si l'hégémonie tremble. Aux élections cantonales de 1988, le PDC représentait encore 62% de l'électorat, il n'a plus que 36% des votes en 2004. Parallèlement, l'UDC encore inexistante il y a seize ans pointe désormais à 29%. Et au vu des dernières élections fédérales, le discours du clan UDC – et de Jasmin Hutter, «la fille de son papa, entrepreneur et ancien représentant du parti des automobilistes» – trouve des oreilles réceptives.

«La petite Hutter»

Non, non et non: naturalisation facilitée ou assurance maternité, pas question. «La petite» Hutter est appréciée, «car elle dit les choses comme elles sont», poursuit le policier. La jeunesse UDC de Saint-Gall soutient le référendum contre la nouvelle loi cantonale sur la naturalisation qui règle au niveau du canton et des communes les modalités de naturalisation pour les moins de 20 ans. Elle craint un surplus de demandes. Le débat ne semble pas alimenter les passions. «Nous avons déjà donné notre avis sur ce sujet en septembre», note Bruno Wüthrich, responsable d'une entreprise de nettoyage.

C'est vrai qu'à Altstätten, tout est brillant. On se surprend même à humer l'odeur de la tourte de Linz de l'Autriche voisine. «Notre situation à la frontière pourrait être vue comme une chance, elle fait parfois peur à certains. Surtout quand ils remarquent que les salaires attirent les travailleurs dans notre contrée.» Les étrangers représentent 20% de la population. Et ils semblent avoir trouvé leur lieu de rencontres. A l'entrée de la ville, chez le vendeur turc de kebabs – qui attend de devenir suisse – la clientèle de la pause de midi est surtout issue de l'est européen. On vient dans la vallée du Rhin pour travailler, on demande rien de plus.

Méfiances

«Vous n'avez encore rien entendu sur l'histoire de Rebstein», s'étonne un passant. Dans ce village voisin, les autorités ont récemment refusé, pour la deuxième fois, l'agrandissement d'un centre de prière islamique. «Pour des problèmes de places de parc.» Ancienne usine en marge de la rue principale, le site abrite des bureaux, une salle de fitness et une pléthore de cafés aux consonances balkaniques. «L'Alko Bar», le «Pristina». Jusqu'au club de danse «Crocodile». «Nous sommes macédoniens, il y a des Kosovars, là-bas c'est le bar des Roumains, et derrière, dans les appartements, il n'y a que des Albanais.» Difficile de converser. La méfiance reste vive. Les nombreux représentants des Balkans rencontrés insistent sur leur volonté d'intégration. «Il faut s'adapter aux habitudes des lieux, mais certains ne l'ont pas compris et restent entre eux», continue le plâtrier macédonien. «Ils empêchent leurs enfants d'aller à l'école. Comment voulez-vous qu'ils apprennent une autre langue?»

Au sous-sol du bâtiment, dans la cave, se cache déjà un étroit lieu de prière destiné aux musulmans. C'est son agrandissement qui a réveillé les débats de ces dernières semaines. Au-delà des places de parc, le propriétaire du terrain, sûrement déçu, y voit «une décision politique». Le passage du Rhin semble encore loin.