Portrait

Amel Merabet, poétesse des prétoires

Lauréate du Concours d’art oratoire Michel Nançoz 2017, la Genevoise de 26 ans exerce le droit par amour du beau mot

Dans la salle d’audience déserte, Amel Merabet décrit minutieusement les figures de la justice qui baignent dans la lumière. Face à cette fresque d’époque, l’atmosphère solennelle la transcende. Dans son sac, sa robe qu’elle a prise au cas où pour la photo lui rappelle cet après-midi de mars où elle a mené une joute verbale en solitaire devant les ténors du Barreau genevois. Ce jour-là, la jeune avocate de 26 ans, stagiaire chez Ador & Associés, a remporté le premier prix du Concours d’art oratoire Michel Nançoz. Une victoire d’étape pour celle qui ne conçoit pas le droit sans l’éloquence et n’avoue qu’une ambition: vivre sa passion.

Ecrire est pour moi un acte sincère, intime, davantage que la prise de parole qui relève de la mise en scène

Dix jours avant la date fatidique, Amel Merabet reçoit son sujet. Quelques mots sur un dépliant de papier blanc. Et cette consigne: «Vous plaidez pour le Condamné à mort de Jean Genet». L’assassin Maurice Pilorge, muse et amant du poète français, incarne la beauté du crime. Sa harangue tourne en ode au sublime. Face au destin déjà joué, Amel convoque en expertes neuf Muses de la mythologie grecque pour offrir une fin digne au détenu. Dans sa bouche, Uranie, déesse de l’astronomie, plaide pour ce condamné né sous une mauvaise étoile, Terpsichore, pour l’harmonie des rimes lors du prononcé de la sentence.

Devant le jury présidé par Me Yaël Hayat, Amel termine sa plaidoirie par cette tirade. «Tuez-le, tuez-le, Maurice Pilorge mais, de grâce, tuez-le bien!» Comme le veut l’usage, le jury la relance. «Est-il nécessaire d’avoir des prisons intérieures pour avoir le sens des mots?» La jeune femme évoque alors l’écriture, cet exutoire où les idées sont jetées à l’état brut. «Ecrire est pour moi un acte sincère, intime, davantage que la prise de parole qui relève de la mise en scène», confie-t-elle.

«Banale, heureuse»

«Banale, heureuse»: de son enfance genevoise, Amel ne conserve que ces mots. Une pudeur contenue, une sorte de réserve émane de sa voix lorsqu’on évoque son passé. Elle en tire un socle de valeurs, transmises par ses parents d’origine algérienne: l’humilité, la persévérance. Et puis Oran, ses souvenirs d’enfant, ses racines qu’elle retrouve chaque été. Adolescente, elle s’applique à la calligraphie arabe, pour l’amour des belles lettres, pour apprivoiser cette langue qui lui échappe parfois.

En 2010, elle intègre l’Université de Genève en lettres, option histoire et arabe puis change de voie. «J’avais besoin d’avoir une prise sur le réel, de sentir que je pouvais changer les choses», explique-t-elle aujourd’hui. Un départ littéraire qui dictera le reste de son parcours teinté de méritocratie. Amel ne cesse de chercher dans le droit toute l’esthétique de la langue, pour compléter le côté technique et abrupt des textes de loi. Elle chérit les beaux mots d’où qu’ils viennent. De Molière à Jacques Brel, en passant par MC Solaar, Oxmo Puccino et Kateb Yacine. «J’admire la fulgurance, la musicalité, la force des vannes et des punchlines.» Son livre de toujours: Martin Eden, l’histoire d’une ascension sociale par Jack London.

J’ai réalisé combien la culture relie les générations et permet de dépasser les a priori

En 2014, la jeune femme à la peau diaphane s’envole pour Paris: «Une terre de littérature.» A l’Université Paris II Panthéon-Assas, «à défaut d’apprendre une nouvelle langue», elle s’imprègne de la culture française, écume le répertoire classique de la Comédie. Avec des aînés de l’association bénévole Greeters, Amel découvre la Ville-Lumière. Elle se souvient avec tendresse de Guy, un petit vieux rescapé de la guerre d’Algérie. «Au début de la visite de son quartier, il m’a avoué avoir hésité à me répondre, à cause de mon nom», souffle-t-elle en souriant. En arpentant les rues de Belleville, ils se découvrent des points communs: un goût pour l’architecture haussmannienne, Raymond Devos, Pierre Desproges et ses réquisitoires au Tribunal des flagrants délires. «J’ai réalisé combien la culture relie les générations et permet de dépasser les a priori.»

Défendre les indéfendables

Son modèle? Jacques Vergès, ténor flamboyant et controversé, rendu célèbre par le procès de Djamila Bouhired. L’archétype de l’avocat de la défense. Amel aussi entend défendre les indéfendables sans toutefois en faire sa spécialité. «Il y a toujours quelque chose à plaider. Instinctivement, je me place souvent du côté des vaincus.» Elle épluche les plaidoiries des procès du Maréchal Pétain, de Charles Baudelaire ou encore de Robert Brasillach, mais refuse d’être mise dans une case. «En tant qu’avocat, tu es rarement considéré comme normal. Pourtant, il y a autant de types d’avocats que de personnalités», estime-t-elle en lissant de la main ses boucles rousses.

S’exprimer, c’est toujours prendre un risque, accepter de s’exposer, de donner une part de soi

Prendre la parole en public n’a rien de simple pour la jeune femme au naturel réservé. «S’exprimer, c’est toujours prendre un risque, accepter de s’exposer, de donner une part de soi.» Depuis un mois, elle a franchi le cap des cours d’improvisation, travaille sa diction, son ton de voix, gagne en assurance. Un vieux rêve qu’elle a longtemps gardé pour elle. Lorsque son frère aîné, Mehdi, lui annonce qu’il veut se mettre au théâtre, elle tait son envie. «Aujourd’hui, il me donne des conseils, corrige ma voix.»

Réservée sur ses croyances religieuses, la jeune femme rejette les polémiques stériles et le communautarisme à tout prix. «Je ne veux pas m’attribuer une lutte qui n’est pas la mienne ni qu’on me colle une étiquette.» La politique, et son cruel manque de romanesque, elle l’observe donc de loin. «Je vote par devoir citoyen.»

Le moderne n’a pas le charme de l’authentique, mais il a d’autres avantages

Son amour pour la culture ne l’amène pas à être déconnectée des enjeux actuels. Amel est une jeune femme de son temps qui, loin de s’enfermer dans des recoins poussiéreux pour perfectionner son éloquence, s’intéresse à la philosophie de Sénèque en suivant des youtubeurs de sa génération. «Le moderne n’a pas le charme de l’authentique, mais il a d’autres avantages.» Son rêve: écrire un jour une pièce de théâtre pour son frère. Et elle y croit. Après tout, en arabe, Amel veut dire espoir.


En dates

1991 Naissance à Genève.

2014 Erasmus à l’Université Paris Panthéon-Assas.

2016 Début de son stage chez Ador & Associés SA.

2017 Remporte le Concours d’art oratoire Michel Nançoz.

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