Du fromage? «Non, c’est de la gomme.» Comme le socialiste Nicolas Repond, tous les parlementaires fribourgeois exigent que le groupe laitier Emmi arrête de produire du gruyère aux Etats-Unis avec du lait américain et qu’il retire le nom de «Gruyère Grand Cru». Ils ont accepté à l’unanimité une résolution de deux députés directement concernés: un maître fromager et un maître agriculteur.

Depuis quelques semaines, l’annonce d’un investissement de 40 millions de francs outre-Atlantique est devenue une affaire d’Etat à Fribourg. En «bafouant» les critères de l’appellation d’origine contrôlée (AOC), Emmi agit contre la protection du gruyère au niveau mondial. D’autant plus que les Etats-Unis ne reconnaissent pas les AOC.

Ce fromage affecte la production artisanale en Suisse, mais aussi le développement et l’image du canton de Fribourg, selon l’UDC Gabriel Kolly, l’un des deux auteurs de la résolution. Et si Emmi est libre d’investir, «nous ne pouvons accepter aucune excuse», ajoute-t-il.

Un gruyère américain mettrait en péril 60% de la filière laitière fribourgeoise, calcule pour sa part le libéral-radical Fritz Glauser, producteur de lait pour le gruyère AOC. «Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Il faut maintenir la pression politique.»

Parler du gruyère, c’est l’occasion pour les Fribourgeois de dire l’amour de leur pays, de leur patrimoine et de leur fromage. «C’est un crime de lèse-majesté indiscutable», s’envole l’indépendant Louis Duc, producteur de fromage d’alpage et de gruyère. Il parle d’un «produit qui, à peine son nom prononcé, vous met à coup sûr l’eau à la bouche».

«Je le considère comme le roi des fromages, à l’image de ces montagnes encore enneigées, à la beauté de ces montagnes, que tant de mains ont protégées, par des hommes et des femmes aux visages burinés par les rayons du soleil», poursuit Louis Duc.

«Nous parlons avec notre cœur», ajoute le libéral-radical René Kolly, deuxième député à l’origine du texte. «Ce gruyère américain donne des arguments aux Etats-Unis pour lutter contre toute forme de protection des AOC. L’emmental a ainsi été sacrifié sur l’autel du libéralisme.»

Quel que soit leur parti, les députés fribourgeois parlent d’un «ersatz», de «honte», de «tromperie», de «trahison», de «sabordage», de «sabotage», d’une «usurpation», de «concurrence déloyale». Beaucoup, comme le chrétien-social Benoît Rey, soulignent leur «dépendance au fromage, en particulier à la fondue, qui frise une attitude maladive».

Le produit d’Emmi s’appelle «Gruyère Grand Cru». «Qu’aurait-il de «Grand Cru»? Sa qualité et sa sécurité alimentaire? demande Nicolas Repond. Les vaches américaines sont soignées aux hormones et aux antibiotiques.»

Tous pointent aussi du doigt l’ancien conseiller fédéral démocrate-chrétien Joseph Deiss, membre du conseil d’administration d’Emmi. «Tout le monde a compris la valeur de l’AOC, sauf Joseph Deiss», estime le libéral-radical Fritz Glauser. Une situation d’autant plus «incompréhensible» selon lui que l’ancien ministre était à la tête de l’Economie et, donc, de l’agriculture.

«A sa place, explique Nicolas Repond, je n’oserais même plus arpenter les alpages ou acheter du vrai gruyère.»