«La vie privée de mes collaborateurs ne me regarde pas»: dans la haute fonction publique, au sein des exécutifs cantonaux et du Conseil fédéral lui-même, voire dans le privé, combien sont-ils à partager cette conviction? On peut parier qu'ils ne sont pas rares. Et que d'autres que Samuel Schmid n'auraient pas nécessairement réagi très différemment s'ils avaient été confrontés à des soupçons du même ordre que ceux qui pesaient sur Roland Nef. Même absence de curiosité, une réticence aussi profonde que celle du conseiller fédéral bernois à mêler le privé au public, l'intime au professionnel.

Comportement révélateur

Car il ne faut pas s'y tromper: pour une part non négligeable en tout cas, le réflexe qui a poussé Samuel Schmid à regarder ailleurs, quand on lui a mis sous le nez les indices probants d'un comportement privé pour le moins inadéquat, relève de codes sociaux aussi puissants que profondément enfouis dans les mentalités. Des codes qui garantissent à chacun, et d'abord à soi-même, un droit inconditionnel à soustraire sa vie intime à la connaissance et au jugement collectifs. Qui consacrent l'autonomie absolue de la sphère privée par rapport à la vie publique.

Cette attitude a ses titres de noblesse et ses grands avocats. Quand Bill Clinton entretient une relation avec une jeune stagiaire de la Maison-Blanche, quand il ment aux représentants du peuple américain sur ce qui s'est passé exactement dans le Bureau ovale, on entend de ce côté-ci de l'Atlantique une Elisabeth Badinter reconnaître au président des Etats-Unis un droit au mensonge sur sa vie privée, en dépit de sa fonction. Dans l'optique de la philosophe, le secret de la vie privée est un droit de l'homme dont l'inviolabilité est un rempart indispensable pour défendre la liberté des comportements contre les préjugés de toutes sortes, et notamment ceux du puritanisme.

Sans doute les reproches qu'encourt la conduite de Roland Nef ne relèvent-ils pas de préjugés: c'est la manière avilissante avec laquelle l'officier a traité sa compagne qui fait problème, et elle seule. Mais où est la limite, quels sont les critères et qui les définit, entre les comportements qui compromettent l'exercice d'une fonction publique et les autres? Dès lors que le parlement, le Conseil fédéral et l'administration affirment vouloir tirer des leçons de l'affaire Nef, notamment sur le plan des contrôles dit de sécurité effectués par l'administration sur les personnes appelées à occuper des fonctions sensibles, ils se verront nécessairement confrontés à des questions délicates.

Le conseiller aux Etats Luc Recordon (Verts/VD), membre de la commission de politique de sécurité qui avait auditionné Roland Nef à la suite des révélations de la presse, admet «qu'il ne faut pas aller au-delà de toute nécessité». Il reconnaît qu'il y a, dans la retenue observée jusqu'ici, quelque chose «d'estimable et d'assez profondément culturel». Mais il n'en reste pas moins convaincu que, dans le cas du chef de l'armée, son comportement privé révélait certains aspects de sa personnalité pertinents pour apprécier sa capacité à exercer son commandement. Ce comportement aurait donc dû être pris dûment en compte. Il ne l'a pas été. Une refonte des procédures de contrôle de sécurité doit dès lors être examinée, pense-t-il, même si elle est délicate.

La présomption d'innocence

Rétrospectivement, personne ne conteste que Samuel Schmid ait commis une lourde erreur en croyant pouvoir faire comme si de rien n'était. L'idée ne viendrait à personne non plus que Roland Nef ait pu continuer à exercer ses fonctions après les révélations des médias.

Mais parmi les très rares voix, sinon la seule, à s'être montrée dubitative, il faut relever celle d'Alex Dépraz sur le site Domaine public. A moins de ne la tenir que pour un vain mot, la présomption d'innocence impose, notait le juriste vaudois et collaborateur de DP, de ne pas tenir compte d'une procédure en cours tant qu'elle n'est pas close par une condamnation définitive. A moins que les faits ne soient absolument clairs ou qu'ils aient un rapport avec la fonction: or, si peu reluisant que soit le comportement du chef de l'armée, «c'est le fait que ces éléments privés soient devenus publics qui porte atteinte à la crédibilité du chef de l'armée et rend sa position intenable». Pour Alex Dépraz, les révélations des médias n'étaient pas réellement de nature à modifier l'appréciation qui avait été faite de ses aptitudes strictement professionnelles, déjà évaluées, notamment en ce qui concerne la résistance au stress, lors de sa promotion à des grades supérieurs. «Ou alors c'est à pleurer de la qualité de la formation des officiers et des multiples tests de personnalité réalisés lors des procédures de sélection.»

Va-t-on craindre de se priver de personnalités de valeur par peur de prendre le moindre risque, comme le redoute Alex Dépraz? «Il faudra faire attention à ne pas aller trop loin», prévient Luc Recordon.