C'est une position subtile, qui surprend, dans un Jura bernois où la politique se limite souvent à la dualité autonomistes-antiséparatistes. Mercredi soir, le Conseil régional du Jura bernois – qui réunit les députés et les préfets francophones – a adopté, sans opposition (mais avec quatre abstentions), un texte qui déplore l'initiative «Un seul Jura», mais prône le renforcement du dialogue interjurassien. S'apparentant a priori à une non-décision pleutre, la position du Conseil régional constitue, tout au contraire, une étonnante prise de distance envers le ministre Mario Annoni. Décryptage.

Partenariat vs unilatéralisme

Le 28 juin 2004, l'Assemblée interjurassienne (AIJ) décidait d'étudier, d'ici à fin 2006, ce que serait un nouvel Etat du Jura, intégrant l'actuel canton et le Jura bernois. Le projet serait soumis aux populations. Le processus devait débloquer une Question jurassienne empêtrée depuis trente ans. Le 17 novembre 2004, par 51 voix contre 4, le parlement jurassien validait l'initiative «Un seul Jura», qui demande au canton du Jura de formuler une offre de partage de souveraineté au Jura bernois. Apparemment, les deux objectifs se rejoignent, à la différence notable que l'étude de l'AIJ s'appuie sur le partenariat interjurassien, alors que l'initiative «Un seul Jura» constitue une démarche unilatérale (les initiants disent amicale) du canton du Jura.

Ebranlée, l'AIJ décidait le 20 décembre de geler son processus, demandant à ses mandants (les gouvernements bernois, jurassien et le Conseil fédéral) de préciser sa tâche. Prétextant des problèmes d'agenda, la conférence tripartite ne siégera pas avant le mois de juin. Dans l'intervalle, Berne et Delémont cherchent à sortir de l'impasse. A Berne, Mario Annoni a imaginé trois scénarios: le premier consiste à déposer une réclamation de droit public auprès du Tribunal fédéral, la décision du parlement jurassien apparaissant contraire à la garantie d'intégrité territoriale des cantons. Le ministre n'y souscrit pas, la Question jurassienne étant politique. Deuxième formule: faire comme si de rien n'était et laisser le Jura et l'AIJ étudier chacun de leur côté la réunification. Irréaliste.

Le conseiller d'Etat radical a élaboré un troisième scénario: conservons un lieu de dialogue, l'Assemblée interjurassienne, dit-il, mais retirons-lui le mandat de débattre de la solution institutionnelle au conflit jurassien. La coopération persiste, sans risque de la voir déboucher sur la réunification. Cher aux autorités bernoises, le statu quo est prorogé pour longtemps.

Le manœuvrier Mario Annoni s'est ingénié à obtenir la caution du Conseil régional à ce dessein. Le 22 février, il l'a convoqué à Berne pour exposer son plan: premières réactions très favorables. Une semaine plus tard, après réflexion et, surtout, après avoir pesé les risques brandis par les députés autonomistes, le Conseil régional s'est ravisé. Il refuse d'être le fossoyeur de l'Assemblée et du dialogue interjurassiens. Il renvoie cette éventuelle responsabilité au gouvernement bernois et balaie ses scénarios.

Mario Annoni désavoué

Sévère désaveu pour Mario Annoni, le pied de nez du Conseil régional du Jura bernois ne résout rien. Tout au plus renvoie-t-il dos à dos les partisans d'options belliqueuses et prône-t-il le partenariat. Cette sagesse ne peut laisser de marbre Berne (même si Mario Annoni ne manquera pas d'être vexé par la rebuffade fomentée par son ennemi Maxime Zuber), ni Delémont (en particulier son parlement, qui a joué les va-t-en-guerre en validant l'initiative). Reste à tracer la piste pour s'extirper de l'ornière: le recours à l'AIJ, ou à une Constituante interjurassienne à élire, pour dessiner ce que serait un Jura réunifié paraît incontournable.