Près de 30 ans après l'euphorie de sa création, le Jura est pris de vertige. Une grave crise de confiance. Le canton ouvert, rebelle, qui voulait prendre son destin en main, croule sous les déficits financiers, structurels, d'image. Sa perception est ternie par les «affaires» de faux courriels, de putsch gouvernemental ou d'inculpation du commandant de la police.

Depuis qu'il a rejeté pour d'obscures bisbilles partisanes le programme «Pays ouvert», en 2004, le canton a la gueule de bois. On préfère saborder plutôt que d'oser. Le débat passionné autour d'un projet de golf à Delémont en atteste.

C'est dans ce contexte cantonal angoissé, doublé d'un environnement national peu propice à l'ouverture, que les Jurassiens décideront, le 17 juin, s'ils accordent le droit d'éligibilité communale aux étrangers, à toutes les fonctions y compris celle de maire. Précision importante: l'élargissement civique ne concerne que les étrangers vivant en Suisse depuis 10 ans dont 1 dans le canton, des étrangers électeurs communaux et cantonaux depuis1979. Ils sont moins de 4000 pour un corps électoral de 52000 personnes (7,5%). «Des gens avec qui on travaille et on vit: on a même oublié qu'ils sont étrangers», affirme l'initiateur de l'éligibilité des étrangers, le député chrétien-social Jean-Paul Miserez.

Etrangement, à cinq semaines de la votation, il n'y a ni campagne, ni débat. Tout le contraire du printemps 1996. Il y a onze ans, voulant rester pionnier dans l'octroi de droits aux étrangers, le Jura avait vécu un déchirement avant une première votation sur l'éligibilité communale: les opposants étaient très présents dans les médias, les débats se multipliaient. Résultat en 1996: 52,8% des électeurs ont voté non.

La stratégie des petits pas

Les partisans des droits aux étrangers n'ont pas baissé les bras. Ils ont adopté la stratégie des petits pas: en 1999, les villes de Porrentruy et Delémont, par souci d'égalité envers les étrangers électeurs autorisés à participer aux assemblées communales, ouvraient les parlements locaux aux étrangers. Il y eut en 2000 quelques élus sans passeport à croix rouge, notamment l'Italien Francesco Prudente à Delémont, élu premier citoyen de la ville en 2005.

La généralisation de l'éligibilité communale est revenue sur le devant de la scène parlementaire, soutenue par 80% des communes. Au plénum, deux votes très favorables: 53-2 et 51-4. Mais l'UDC a tout de même lancé le référendum, ne récoltant que 2315 signatures, le minimum étant fixé à 2000. Il y avait eu plus de 5000 paraphes en 1996.

Un débat avorté

Le Jura osera-t-il, autrement que par le biais d'une révision constitutionnelle, accorder l'éligibilité aux étrangers? Personne ne préjuge du résultat. Et personne n'ose lancer le débat. Le nouveau ministre de la Justice, le PDC Charles Juillard, soutient le projet, mais laisse les parlementaires aller au front. L'absence de campagne sous-tend-elle un soutien implicite ou trahit-elle un vertige qui tétanise?

Discrédité à l'extérieur, le Jura joue gros le 17 juin. Sa réputation d'ouverture est en jeu. L'extension des droits civiques des étrangers pourrait servir de socle à la construction d'un projet de société et de relance du canton. Les Jurassiens sont-ils prêts à relever la tête? Une majorité semble avoir pris conscience de la mauvaise santé générale actuelle. Le scrutin du 17 juin constitue un tournant: soit les Jurassiens s'enferrent dans le marasme, soit ils retrouvent une part de l'audace des années 1970 lors de la création du canton. Le résultat de la votation aura valeur de test sur la santé psychologique du Jura. Un «oui» serait non seulement un signal d'ouverture et d'intégration des étrangers, il inverserait aussi la tendance à la déprime. L'enjeu mérite une véritable campagne.