Les radicaux ont bien capté l'air du temps. D'un bout à l'autre de la Suisse, un malaise diffus enveloppe l'école. Du parent moyen aux intimes de l'édifice, personne ne s'illusionne sur les vertus d'un système éclaté en vingt-six parties. Il est devenu patent que cette complexité sert l'institution au détriment du citoyen, favorise l'opacité à tous les niveaux et avantage les chapelles au lieu des collaborations. On ne comprend plus que des enseignants soient professionnellement limités à leur canton où que des manuels soient concoctés à grands frais en conclaves restreints.

En Suisse, la formation offre un réel potentiel d'amélioration. Et quand les radicaux se penchent sur les faiblesses du système, ils le font avec acuité. Il y a bel et bien défaut de standards de prestations, d'objectifs uniformisés, de coordination entre les différentes branches. Reste à ne pas se tromper de remèdes. Lorsque les thèses radicales évoquent des manuels uniques par région linguistique, ou un système uniforme de notes sur tout le territoire, elles font fausse route.

Ecoles corsetées

Ce dont l'éducation helvétique a besoin, ce n'est pas de davantage d'uniformité. Canton par canton, celle-ci constitue déjà un problème. Les tendances centralisatrices des différents Départements de l'instruction publique corsètent les établissements. Elles perpétuent aussi le mythe d'une égalité de fonctionnement démentie par leur implantation territoriale, et les populations très hétérogènes qu'ils recrutent. Vevey n'est pas Pully, et Oron présente encore une autre réalité.

Au nom de la mobilité – surestimée – des familles, mais surtout de l'efficience globale des formations, ce sont les compatibilités qu'il s'agit de renforcer. Entre les cantons comme entre les régions linguistiques. On n'y arrivera pas en cherchant un moule unique d'enseignement, mais en se concentrant sur la définition de seuils à franchir, par tous, au même stade de la scolarité. En s'inspirant du langage économique, s'il faut unifier quelque chose, ce sont les conditions-cadres. Pour la façon de remplir les objectifs, le génie des lieux, des méthodes et des proximités reste parfaitement opérationnel.

Fixer des seuils

Concrètement, il est moins utile de dire que l'enseignement d'une première langue étrangère doit commencer partout au même moment que de fixer les connaissances à atteindre. Par exemple: «Au terme du deuxième cycle primaire, l'élève doit maîtriser telle grammaire, tel vocabulaire.» Si Uri décide d'y arriver en concentrant huit heures de langue par semaine sur un an, là où le Jura se limite à quatre heures sur deux ans, cela reste leur problème respectif. De même, peu importe qu'en cours de cycle on gratifie les enfants d'un «acquis», d'un 4,5 ou d'un 7,5. Après, tout dépend du maillage. On peut le resserrer en fixant des objectifs annuels, où se caler sur les cycles de deux ans qui s'imposent de plus en plus largement. L'important c'est de permettre une photographie régulière de l'avancement des apprentissages, qui soit la même partout.

Une telle façon de faire est un gage de transparence. Clairement formulés, les objectifs ont le double avantage d'être largement compréhensibles, et de permettre des comparaisons. Il n'est pas difficile d'imaginer que des «épreuves de références», non plus cantonales mais par grandes régions linguistiques ou géographiques, servent à mesurer les progressions. Et les meilleures pratiques seraient rapidement imitées. Les recherches d'harmonisation qui se font à l'échelle romande (PECARO) ou fédérale (Harmos) s'imposeraient d'ailleurs bien plus aisément en empruntant cette voie plutôt que la délicate et jargonnante description de contenus d'enseignement.

Plus d'indépendance

Et puis, chercher cette compatibilité ouvre d'autres possibilités. Si elle s'installe entre cantons, pourquoi pas à l'intérieur des cantons eux-mêmes? Avec davantage d'indépendance et d'emprise sur leurs programmes, leur pédagogie, leur fonctionnement en équipe, les établissements et leurs maîtres y trouveraient plus de motivation et de dynamisme. Idem en ce qui concerne les moyens d'enseignement, qui n'auraient aucun besoin d'être identiques, ou fabriqués par une autorité centrale. Un collège pourrait prendre le manuel d'un canton voisin, voire se fournir sur le marché libre. Et l'on pourrait même imaginer qu'une harmonisation de ce type résolve un jour l'antagonisme très helvétique entre écoles privées et école publique.

Passer par les seuils, c'est aussi résoudre rapidement le problème de l'uniformisation du début des enseignements. Car il n'y a pas trente-six façons d'atteindre des objectifs fixés avec exigence. Bref, harmoniser les enseignements ne doit pas être une question de structures, mais de buts. C'est sur cette architecture, légère mais résistante, que les radicaux doivent plancher.